Leçons du 22 mars

par Michel Legrand 

(diagnostic, n° 337, Avril 2016)



Les médias écrits et télévisuels ont abondamment décrit et commenté les tragiques évènements du 22 mars depuis les attentats, en passant par le déroulement des enquêtes, le profil des tueurs et la récolte d'avis d'experts sérieux ou autoproclamés. Pour le GERFA, il ne s'agit pas d'ajouter une nouvelle couche, mais d'essayer de prendre du recul et de resituer le débat dans les enjeux de fonctionnement et d'organisation des services publics.

Mais revenons au 22 mars. Un point frappe d'emblée : quelles dispositions a-t-on pris? qu'a-t-on fait entre 8h15, moment où la réalité de l'attentat à l'aéroport (1) est, sinon connue, en tout cas vraisemblable, et 9h11, moment de l'attentat dans le métro? Instruits par les triples attentats de Paris, au Bataclan, au stade de France et aux terrasses des restaurants, on devait poser pour hypothèse qu'une réplique, voire des attentats groupés étaient possibles. La fermeture des gares, du métro et l'interdiction de tout rassemblement devaient donc être envisagées sur le champ. Or, pendant cette heure fatidique, rien n'est décidé, sinon, à 8h33, le relèvement du niveau de la menace qui passe à 4, mais qui ne se traduit par aucune décision directement opérationnelle. Trois autorités pouvaient décider la fermeture du métro : le ministre de l'Intérieur, le ministre-président de la Région bruxelloise et l'administrateur délégué de la STIB. Le premier déclare que l'ordre a été donné à 8h50, le second n'a rien décidé et le troisième attendait la décision de l'Intérieur et conteste que la décision lui ait été communiquée à 8h50! L'enquête devra éclaircir l'affaire et déterminer si l'ordre de fermeture a bien été donné et à quelle heure. Notons qu'après l'attentat du métro à 9h11, la fermeture est décidée à 9h30, preuve évidente qu'il y a moyen de réagir vite.

Cela étant, trois autorités pouvaient prendre la décision et aucune ne l'a prise en temps utile, attendant l'avis de l'autre. Comme d'habitude, quand plusieurs personnes ou autorités peuvent décider, le processus de décision se grippe. Il fallait donc disposer d'un plan de réaction automatique en cas d'attentats et ce plan aurait dû être établi par le centre de crise du ministère de l'Intérieur. Ce plan devait prévoir les procédures de fermeture immédiate des lieux publics et, en priorité, des gares, du métro et des aéroports, en cas d'attentats et de risque de réplique. Or, le centre de crise, malgré les attentats multiples de Paris, n'a pas établi de plan permettant des réactions rapides, cordonnées et quasi automatiques.

Cette carence ne manque pas d'interpeler et il serait opportun que le ministre de l'intérieur et le directeur général du centre de crise soient interrogés sur ce point précis : pourquoi n'ont-ils pas prévu de plan d'action en cas d'attentat et alors que la Belgique avait été en alerte 4 en novembre et était toujours en alerte 3 le 22 mars ?

Remarquons pour le surplus qu'un plan de réaction n'implique surement pas qu'il faille attendre l'avis de l'OCAM (Organe de coordination de l'analyse de la menace) qui n'est pas à même de décider sur le champ des mesures à prendre. D'ailleurs, on peut s'interroger sérieusement sur l'utilité de l'OCAM : n'a-t-on pas créé un échelon supplémentaire, grippant ainsi le système de décision ? Relevons également que les décisions successives de l'OCAM faisant passer le niveau de la menace au degré 4 en novembre, puis la redescendant au niveau 3 pour la remonter au niveau 4 le 22 mars et la réduire tout aussitôt au niveau 3, ne paraissent guère justifiées, sinon par l'émotion ambiante.

Au-delà de l'analyse de la journée du 22 mars, il y lieu également de porter le regard sur les situations qui n'ont pas été gérées au cours des vingt dernières années en ce qui concerne l'intégration des communautés et en particulier de l'intégration des communautés musulmanes. Il ne s'agit pas évidemment de stigmatiser une communauté religieuse, mais de constater simplement que tous les criminels terroristes sont musulmans et s'affichent comme tels. Ils ne sont pas catholiques, protestants, athées ou juifs. Il faut donc poser la question de leur intégration, car, qu'on le veuille ou non, elles ont abrité et parfois protégé, ne fût-ce que par leur silence, ceux qui ont commis les actes criminels et ceux qui les ont préparés.

Celles-ci doivent, comme les autres qui les ont précédées dans l'histoire du pays, partager nos valeurs, en particulier sur la liberté d'expression, le caractère civil et laïque des autorités publiques, l'égalité entre l'homme et la femme, les principes de neutralité et d'impartialité des autorités publiques. Sur ces points, aucun compromis n'aurait dû être conclu ou accepté et il faut regretter les attitudes de certains partis qui, pour des raisons de clientélisme électoral, ont fait preuve de pusillanimité et de compromission.

C'est l'occasion ici de rappeler les principes intangibles de la fonction publique que sont l'impartialité, la neutralité et l'égalité.
Le voile imposé aux seules femmes, au nom d'une lecture orientée du Coran, n'a pas sa place dans les services publics, que les agents soient ou non en contact avec le public. Nous ne cessons de rappeler continuellement cette exigence, contenue d'ailleurs dans le statut fédéral, et nous regrettons que des présidents de services publics fédéraux continuent de tolérer cette pratique au nom d'un principe de liberté d'expression mal compris et au détriment du principe de neutralité.
Pas question non plus, au nom de la diversité, de prévoir des examens d'accès à la fonction publique allégés en fonction de l'origine supposée du candidat. Les tenants de ce principe, sous le couvert d'un discours d'intégration, le soutiennent en fait pour de pures raisons de clientélisme électoral en permettant à leurs protégés un accès facilité à un emploi public. Au contraire, le GERFA défend le système d'examens identiques pour tous qui amènera d'ailleurs la meilleure diversité et la meilleure intégration.
Enfin, comme pour l'accès aux emplois publics, les logements sociaux ne sont pas à disposition des caciques locaux pour servir les électeurs captifs; ceux-ci doivent être attribués sur la base de critères objectifs dument contrôlés.

La politique dite d'accommodements raisonnables portant sur les règles d'accès aux piscines, les restrictions aux cours de gymnastique, les repas dans les cantines scolaires, etc. en vigueur dans certaines communes et dans certaines écoles ne peut être poursuivie. En effet, cette politique accrédite l'idée qu'une communauté peut bénéficier de règles propres uniquement pour des raisons religieuses ou supposées telles. Ces accommodements remettent donc en cause non seulement l'égalité de traitement, mais les principes de laïcité et de neutralité des services publics.

Bref, il y a lieu de mener une véritable politique de fonction publique et d'intégration et d'abandonner la politique de copinage promue imprudemment depuis une vingtaine d'années et dont les résultats désastreux sont évidents.

Michel LEGRAND

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(1) Les explosions ont lieu à 7h58 et les annonces sont faites sur les médias radio dès 8h05; on pouvait encore supposer qu'il s'agissait d'un accident; à 8h15, le doute n'est plus permis.

 

 

 

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