Le patron de Selor doit partir !

Bientôt sa dernière danse ?

par Michel Legrand 

(diagnostic, n° 331, octobre 2015)



En juin, SELOR a été secoué par une affaire extrêmement grave qui remet en question sa crédibilité et celle de son chef. En effet, ce dernier a permis l’engagement de sa fille au niveau A sur la base d’un diplôme de bachelier (qui normalement ne donne accès qu’au niveau B), a autorisé son recrutement dans un autre SPF puis son retour à SELOR avec une promotion. Bref, elle a bénéficié de beaucoup de facilités, car un citoyen ordinaire placé dans une même situation n’aurait pas réussi cette passe de trois (1). Malgré que les faits étaient avérés et qu’une mesure de suspension dans l’intérêt du service de l’administrateur délégué de SELOR pouvait s’envisager, le ministre s’est contenté d’ordonner une enquête et d’en attendre les résultats (2). Une réaction très faible au regard des enjeux et du fonctionnement d’un service public stratégique.

Fin septembre, l’enquête est terminée et, selon ses conclusions, il apparait qu’il y aurait suffisamment d’éléments pour établir des manques d’intégrité dans le chef de Marc VAN HEMELRIJCK (3). Ce rapport a été transmis au ministre et au président du SPF Personnel et Organisation en date du 21 septembre. On peut se demander maintenant quelle est la raison de la passivité du ministre et du président alors que les faits sont avérés et qu’à tout le moins une suspension dans l’intérêt du service parait s’imposer, combinée avec une action disciplinaire. Encore que cela parait tout à fait explicable dans le système belge.

En effet, le patron de SELOR est le pur produit de la politisation. Chef de cabinet du ministre SPa VAN DEN BOSSCHE, il se fait nommer à la tête de SELOR par un gouvernement réunissant le PS, le MR, le Spa, le VLD et… ÉCOLO. Etiqueté SPa puis VLD, il parvient à tisser de liens avec ÉCOLO, puisque Jean-Marc NOLLET préface son livre et collabore avec lui dans le montage des techniques de sélection de l’école d’admi­nistration de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour lesquelles, étonnamment, SELOR continue de jouer un rôle-clé. Mieux, il parvient à séduire le CD&V qui l’adoube pour un troisième (!) mandat, malgré l’avis négatif du président du SPF (PS) et grâce à la décision positive de ses pairs flamands de la commission d’évaluation qui lui ouvrent les portes du troisième mandat. On n’avait pas le choix, lâchera laconiquement le cabinet du secrétaire d’État BOGAERT pour justifier l’attribution d’un troisième mandat. Le Premier ministre lui-même considérait déjà en 2008, à l’aube du renouvellement de son mandat, que VAN HEMELRIJCK faisait beaucoup de fautes et que « la pratique actuelle ne pourra perdurer à terme. Une procédure décisionnelle est en cours » ; le GERFA appela à sa démission par son communiqué du 20 mai 2008. Rien n’y fit : telle une ventouse, VAN HEMELRIJCK parait rivé à SELOR.

Bref, VAN HEMELRIJCK a pu s’introduire dans tous les rouages partisans et devenir ainsi un homme de réseaux. Remarquons qu’il est cohérent avec ses principes puisqu’il n’a cessé de promouvoir dans les sélections de SELOR la capacité de construire de nouveaux réseaux et de s’intégrer dans les réseaux existants, en l’espèce dans les réseaux du pouvoir, et on peut dire qu’il a réussi dans ce domaine car il y a peu de fonctionnaires qui peuvent bénéficier d’une telle complicité de la part des acteurs politiques, en général plus soupçonneux. Remarquons simplement que cette exigence d’intégration est directement liée au copinage et à la politisation et n’a pas grand-chose à voir avec le « management » tant vanté depuis une quinzaine d’années.

La clé de sa réussite doit être recherchée dans sa fonction même  qui lui permet d’avoir la haute main sur la sélection de tous les « managers » fédéraux, mais aussi régionaux et communautaires, du moins francophones. C’est donc lui qui établit in fine les programmes de sélection — et on voit combien ces programmes peuvent déterminer les choix — et qui constitue les jurys de sélection. Certes, le ministre concerné peut apporter des modifications au choix proposé, mais cette faculté est peu utilisée. La capacité de VAN HEMELRIJCK à se fondre dans le système est encore plus adroite, car dans certains cas, il se garde bien de constituer le jury lui-même et s’adresse directement au SPF ou SPP concerné par la sélection pour requérir des propositions. On l’a vu dans l’affaire du président du SPP Politique scientifique qui a pu constituer son jury lui-même (4), après avoir été consulté et invité à faire des propositions par le patron de SELOR, alors qu’il était lui-même candidat connu au poste à pourvoir.

Le patron de SELOR est donc un faiseur de rois et les 200 « managers » en fonction dans les SPF, les SPP, les organismes d’intérêt public et les institutions de sécurité sociale le connaissent bien et lui sont en quelque sorte redevables, du moins partiellement, de leur désignation. Il s’est donc constitué un réseau particulièrement proactif qui joue le rôle d’une garde rapprochée. Son éviction pourrait en effet signifier le changement des méthodes de sélection, ce qui ne manquerait pas d’inquiéter les « managers » en place. Mais son éviction jetterait également le discrédit sur les options des précédents gouvernements, largement critiquées par le GERFA depuis 2002 ! Le gouvernement — ou en tout cas certains de ses membres — pourrait alors estimer qu’il perd la face et qu’il vaut donc mieux soutenir le patron de SELOR que de l’abandonner. Plus fondamentalement, l’éviction de VAN HEMELRIJCK signifierait peut-être à terme la remise en question de ses « techniques » de sélection qui n’ont guère contribué ni à la dépolitisation ni à l’amélioration du recrutement.

Du côté des entités fédérées francophones, le soutien à SELOR est acquis, puisque, lors de la sixième réforme de l’État, elles n’ont pas souhaité abroger l’article 87, § 2 de la loi spéciale de réformes institutionnelles qui réserve la compétence de recrutement de leurs agents au seul SELOR (5), position ô combien étonnante et frileuse justifiée par le cout de fonctionnement d’un nouvel organisme de recrutement et qui montre le manque de vision des politiques francophones qui préfèrent accorder leur confiance à un organisme fédéral décrié certes, mais bon marché et à la mode.

En effet, SELOR a surfé sur la vague du « management », a développé des « techniques » de recrutement à la mode peu adaptées aux besoins des services et a promu une politique de sélection des chefs d’administration inappropriée qui n’a fait que renforcer la politisation ambiante, sans pour autant augmenter le niveau de compétence. C’était prévisible, puisque les techniques de recrutement sont basées pour l’essentiel sur des exercices de « management » sans rapport avec les missions de la fonction à pourvoir. 

Avec VAN HEMELRIJCK, le ver est maintenant dans le fruit et on voit que toutes ses « théories » de recrutement n’étaient que du vent lui permettant surtout d’être à la mode et de permettre le recrutement de courtisans. Les passe-droits accordés à sa fille lui enlèvent désormais toute crédibilité pour son poste d’administrateur délégué de SELOR. Il doit donc être relevé de ses fonctions, sous peine de remettre en cause définitivement la réputation de l’organisme de sélection de l’administration fédérale. On comprendrait donc difficilement que le ministre chargé de la Fonction publique ne prenne pas les mesures qui s’imposent dans pareille situation.

(1)    Pour une relation complète des faits, voir notre livraison de juin (« d » n° 329), pp.16-18.
(2)    Voir l’interpellation de Muriel GERKENS et la réponse du ministre dans notre précédente livraison (« d » n° 330, pp. 16-17).
(3)    Voir l’article « Vive la Famille » (3), p. 18 de la présente livraison.
(4)    Voir l’affaire METTENS, l’homme qui a désigné son jury lui-même. 
(5)    On peut noter que l’article 87, §4  de la même loi imposant aux entités fédérées le respect de l’arrêté royal fixant les principes généraux a, lui, été abrogé !


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