Le conservatisme wallon !

par Michel Legrand 

(diagnostic, n° 326, mars 2015)



Décidément, les responsables politiques wallons continuent à donner au citoyen une mauvaise image qui allie conservatisme, rentes de situation, reniement des déclarations préélectorales et clientélisme exacerbé. Le « nouvel » attelage PS-CDH est à cet égard un modèle .. à ne pas suivre..

Dans la nomination des chefs d’administration, le précédent gouvernement, sous l’influence d’ÉCOLO, avait lancé un projet novateur qui devait permettre à la fois d’ouvrir le jeu et de former les futurs responsables. Ce projet articulé sur les mandats et une école d’administration, inspiré des idées du GERFA, présentait cependant plusieurs défauts importants. Nous les avions relevés sans complaisance tout en notant toutefois que le projet – bien qu’incomplet et insuffisant — était un pas dans la bonne direction.

Nous avions de fait dénoncé la liaison de la durée des mandats de chefs d’administration avec la durée de la législature, ce qui impliquait le remplacement de tous les chefs d’administration après les élections et forcément une négociation partisane pour l’attribution des postes. Au contraire, nous souhaitions que la réforme soit directement applicable et soit mise en œuvre au fur et à mesure de la vacance des postes. Enfin, politiquement, il était dangereux de faire confiance à un prochain gouvernement pour mener à bien une réforme qui ne suscitait guère l’enthousiasme des partis rentiers ! Nous avions également dénoncé le fait de sous-traiter la formation aux universités, alors que le GERFA a toujours estimé que l’École devait être gérée directement par l’administration au moindre cout et en faisant appel à des experts issus pour la plupart de l’administration. La sous-traitance aux universités allait couter très cher et priver l’administration de sa direction effective (1).

Dans notre éditorial prémonitoire de septembre 2014, nous écrivions : « Et ce n’est pas la nouvelle École d’administration qui va renverser les choses puisque ÉCOLO a permis que les nouveaux chefs d’administration soient désignés en bloc après la constitution du gouvernement, alors qu’il eût fallu remplacer progressivement les chefs d’administration au fur et à mesure de la vacance des emplois et de l’obtention des brevets de direction. Le ver est dans le fruit et l’école n’accouchera pas de la réforme souhaitée, mais reproduira très vraisemblablement le système ambiant en imposant l’exigence d’un brevet pro forma ou en s’en passant si cela se révèle nécessaire.   »

Six mois plus tard, nos craintes sont confirmées et renforcées, puisque la réforme est suspendue et le ministre de la Fonction publique, le socialiste André FLAHAUT, déclare à ce propos : « L'EAP, c'est un phénomène de mode. C'est pas ce qu'il y a de mieux. Certaines formations pourraient être dispensées ailleurs et à moindre cout. Et ce n'est pas parce que vous avez un brevet que vous faites un excellent manager ».

En ce qui concerne le cout, ce grand homme s'y connait : en effet, il aurait suffi de réduire le nombre de ministres des entités francophones, le nombre de cabinets et leurs dépenses pour financer normalement l'École. Comme quoi, il y a des dépenses parasitaires non contestables et des dépenses utiles contestables.

Il est vrai que FLAHAUT s'y connait en gestion et l'a largement démontré lorsqu'il était ministre de la Fonction publique fédérale en prônant des réformes aussi couteuses qu'inutiles et en promouvant un camarade à des postes successifs, crées sur mesure et pour les besoins de la cause, d'administrateur général et de secrétaire général (2)

Bref, la suspension de la réforme sonne le glas du renouveau et confirme qu'en Wallonie et en Communauté française, c'est la politisation qui est la règle de référence, et que les réformes la remettant en question ou susceptibles de la réduire sont aussitôt éludées ou phagocytées dès que la situation politique le permet, en clair dès que les gêneurs ont disparu ou sont renvoyés dans l'opposition. Les dernières nominations au ministère de la Communauté française (voir pp.4 et 5 de la présente livraison) confirment, si besoin est, non seulement la mainmise totale de deux appareils de parti sur un service public fondamental, mais encore l'impossibilité de tout changement lié à l'illusion des mandats qui sont d'office reconduits pour autant que le fonctionnaire reçoive la bénédiction de son ministre ! On a donc créé une nouvelle catégorie de fonctionnaires : celle des mandataires définitifs, qui concerne également les fonctionnaires fédéraux.

Dans un autre ordre d'idées, comment ne pas relever le reniement des engagements donnés peu avant les élections ? Tous les mandataires concernés avaient certifié qu'ils ne cumuleraient pas la fonction de ministre avec celle de bourgmestre. C'est le contraire qui s'est passé puisque, à peine le gouvernement wallon constitué, son ministre-président, le socialiste MAGNETTE  a décidé de garder sa fonction de bourgmestre de Charleroi, aussitôt suivi par le centriste PREVOT en ce qui concerne sa fonction de bourgmestre de Namur et de FURLAN pour Thuin ; et n'oublions pas DEMOTTE, éjecté de Wallonie et recasé comme président de la Fédération Wallonie-Bruxelles (3), qui garde sa fonction de bourgmestre à Tournai !

Outre que tout cela n'est guère sérieux, le cumul de deux fonctions importantes suppose que les deux sont à mi-temps ou que l'une n'est pas importante. La Wallonie doit-elle se contenter de ministres à mi-temps qui gèrent leurs affaires, après celles de leurs communes, avec tous les risques de confusion et conflits d'intérêts que cela entraine ? 
La notion de bourgmestre empêché pour viser les ministres en exercice est clairement insuffisante et permet tous les artifices, puisque les ministres continuent à gérer de fait leurs communes. La seule solution serait évidemment de rendre les deux fonctions incompatibles et d’imposer la démission au bourgmestre qui devient ministre. Ce serait plus clair et plus cohérent et cela éviterait les ambigüités actuelles. 
Bref, le signal donné à l'électeur est lamentable et entame encore un peu plus le crédit très faible des hommes politiques et de leurs partis.

Que penser de tout cela ? D'abord que les réformes sont quasi impossibles à mener dans des systèmes aussi politisés que la Wallonie et la Communauté française. Comme les réformes doivent être menées par ceux-là mêmes qui ont installé le système, l'entreprise est vouée d’avance à l'échec. Par ailleurs, les partis politiques, presque exclusivement financés par les budgets publics, veillent au grain et deviennent des sortes de parastataux supérieurs de tutelle sur les services publics ordinaires. Sous peine de perdre leur pouvoir et leur influence, ils doivent pérenniser le système parasitaire dont ils sont issus. Et les décideurs politiques, sélectionnés par ces appareils, ne peuvent adopter un autre comportement qui nuirait à leurs maitres et à leur carrière.

Bref, on est encore loin d'une véritable réforme des nominations dans la haute fonction publique et on est encore plus loin de véritables dispositions interdisant le cumul de fonctions politiques importantes.


(1)    Cette idée n’est pas neuve ; nous avions déjà dénoncé en son temps la formation donnée par l’Institut Administration Université (IAU) qui a sombré corps et bien après avoir couté très cher à l’État, essentiellement pour organiser des séminaires conviviaux et résidentiels, mais finalement peu utiles. Dans les services publics, on a malheureusement tendance à répéter les mauvaises expériences dès que les intérêts des universités sont en débat et que des budgets doivent être attribués.
(2)    Remarquons que cet affidé, aujourd'hui retraité, après avoir sévi à la SNCB et à la présidence du SPF Mobilité, a terminé sa carrière comme responsable du développement durable (en clair, le placement de corbeilles à papier et l'encouragement au tri sélectif) au SPF  Personnel et Organisation tout en gardant son confortable salaire de l'échelle A53.
(3)    Ne rions pas : le même DEMOTTE avait affirmé que ce poste ne servait plus à rien, mais c'était au temps où les postes de présidents étaient occupés par un seul ministre-président, lui-même, et au temps où les entités francophones avaient amorcé un timide mouvement de rationalisation. C'est bien oublié en 2014 !



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