Où en est la conscience francophone ?

par Michel Legrand 

(diagnostic, n° 324, janvier 2015)


Depuis plus de dix ans, on a la désagréable impression que les dirigeants francophones, tous partis confondus, n’ont plus aucune vision sur l’avenir de notre Communauté, s’accrochent envers et contre tout à la Belgique, qui doit subsister, même au prix de concessions successives. La spirale infernale est dès lors engagée puisque le nord du pays reste toujours demandeur de plus d’autonomie et de plus de compétences, alors que les Francophones ne sont demandeurs de rien, mais finalement acceptent tout en se contentant de freiner ou de ralentir les demandes du Nord.

Les reculs récents ne manquent pas d’interpeler. Certains font preuve de naïveté ou d’incompétence ; d’autres, plus graves, sont justifiés par la peur de l’avenir comme si le délitement de la Belgique effrayait nos dirigeants.

En 2002, le gouvernement arc-en-ciel propose la modification des lois sur l’emploi des langues en imposant le bilinguisme fonctionnel pour les « managers » et les fonctionnaires évaluateurs ; ce projet remet en cause le compromis de 1932 qui consacrait le bilinguisme des services et l’unilinguisme des agents. La Communauté française engage illico la procédure de conflit d’intérêts qui lui permet de bloquer le projet et l’abandonne tout aussi rapidement contre l’assurance que les arrêtés d’exécution ne seront pas pris et que, de toute manière, les Francophones, de par la parité au conseil des ministres, peuvent bloquer toute initiative sur ce point. La loi fut donc votée et le bilinguisme des fonctions de « management » et d’évaluation y est donc bien inscrit. De 2002 à 2014, malgré une initiative du secrétaire d’État BOGAERT, aussitôt étouffée dans l’œuf, le système resta figé et le bilinguisme fonctionnel resta théorique. Les Francophones croyaient donc avoir joué finement en donnant un gage qu’ils n’exécuteraient pas ! Las, les temps ont changé puisque le nouveau ministre de la Fonction publique, le N-VA S. VANDEPUT, se propose d’appliquer la loi et on ne voit pas le seul MR s’y opposer puisqu’il s’agit d’exécuter une loi votée par le parlement, Francophones et Néerlandophones confondus (1)… et le nouvel accord de gouvernement.

Autre dossier emblématique : l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde qui permettait encore aux habitants de la périphérie flamande de garder un lien avec Bruxelles et les Francophones et qui permettait une certaine porosité entre Bruxelles et sa périphérie. Les déclarations et les engagements des trois partis traditionnels étaient particulièrement fermes : pas question de scinder l’arrondissement sans modifications des limites de Bruxelles. Toutes ces déclarations ont été ravalées d’un coup et BHV a bel et bien été scindé sans extension ; seuls les habitants des six communes à facilités ont pu bénéficier d’un traitement particulier qui maintient en gros leurs droits antérieurs. La défaite est totale et les mensonges des dirigeants francophones sont avérés. Les limites de Bruxelles sont désormais quasi figées, la moitié des Francophones de la périphérie sont totalement abandonnés !

Enfin, les Francophones avaient cru compenser cette scission par la création d’une communauté métropolitaine — inscrite dans la loi — englobant Bruxelles et sa grande périphérie, qui n’a toujours pas vu le jour et qui vraisemblablement ne le verra jamais ! Les Francophones ont donc cédé la périphérie et l’extension de Bruxelles contre un plat de lentilles nommé « communauté métropolitaine » (2).

Dans la foulée, l’arrondissement judiciaire a été scindé et on nous a annoncé qu’une grande victoire avait été remportée, puisque, enfin, la répartition entre magistrats francophones et flamands avait été modifiée en faveur des premiers. Cette grande victoire ne fut que provisoire : l’accord était subordonné à une enquête sur la charge de travail qui fut confiée par la ministre TURTELBOOM  à des consultants privés flamands, qui ont conclu, comme par hasard, à une répartition 73-27, comme celle revendiquée constamment par les magistrats flamands et qui fait fi précisément de la charge effective du travail dans un arrondissement où 90 % de la population s’exprime en français.  

Pour contenter le Nord, une sixième réforme de l’État a été entreprise, qui implique de nouveaux transferts vers les Communautés et les Régions. Si on peut disserter à l’infini sur l’utilité de cette réforme et sur sa plus-value pour le citoyen, en revanche la moins-value est effective puisque seuls 85 % des moyens attribués aux compétences visées sont transférés, ce qui aboutit mécaniquement à transférer les efforts budgétaires fédéraux sur des budgets sociaux. 

On le voit : dans tous les dossiers évoqués, la défaite est nette et traduit autant de reculs malgré les dénégations des dirigeants francophones qui ne cessent d’accepter tout ce qu’ils ont condamné. Sur ce point, il faut également être sévère : car si on peut accepter que les dirigeants puissent conclure des compromis, on ne peut par contre accepter qu’ils renient aussi catégoriquement leurs engagements au point de dévaluer leur fonction et leur parole et de provoquer dès lors une crise de confiance parmi les électeurs qui s’estiment à juste titre trompés.

Si les Francophones reculent tous azimuts devant les revendications du Nord, ils ne sont pas plus convaincants dans la gestion de leurs intérêts propres, où pourtant ils ont une complète latitude. L’espace francophone, symbolisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles et devant incarner la défense des intérêts communs des 4.700.000 habitants de la Wallonie et de la Communauté française, n’est guère vivant et s’est effondré devant l’appétit de maroquins : puisque MAGNETTE prenait la présidence de la Région wallonne, il a fallu recaser DEMOTTE à la présidence de la Communauté française ! Cela fait donc deux présidents pour un ensemble qui devait parler d’une seule voix ; et ne parlons pas de la gestion de ces deux entités qui propulsent la politisation à des scores staliniens à tel point que la mainmise du parti dominant et de son satellite humaniste atteint les 90 % et tend vers l’asymptote verticale. L’échec est donc patent et n’est pas sans influence sur l’état d’esprit des Francophones qui n’estiment guère des gouvernements, qui multiplient les ministres et les cabinets et qui ne sont pas capables de définir un avenir qui dépasse les intérêts des partis et de leurs clientèles captives.

Et on devra boire le calice jusqu’à la lie, puisque le « front » francophone a éclaté et que le PS et son satellite humaniste gèrent avec la subjectivité que l’on connait les institutions francophones et que le MR bien seul gère quelques petits morceaux de l’État fédéral (3) en croyant qu’il fait part égale devant la masse des trois partis flamands. C’est vraiment la fable de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. Cela étant, soyons de bon compte, les reculs francophones ont été substantiels à un moment où les partis francophones étaient en position de force dans le gouvernement DI RUPO, pour la formation duquel BHV a été sacrifié et une mauvaise sixième réforme de l’État conclue. Relevons que la communication du PS reste belgicaine ; dans son entretien au Soir du lundi 5 janvier, DEMOTTE plaide pour la plus-value belge, considère que le mouvement flamand est obsolète et que la Wallonie bénéficie maintenant d’une dynamique et d’une image positives, à tel point que le journaliste s’exclame en l’interrogeant « Vous voilà belgicain ? »  Que le mouvement flamand soit obsolète, DEMOTTE  peut le rêver, mais cela ne se traduit ni dans l’opinion ni dans les urnes ; que la Wallonie se redresse participe de la méthode Coué, puisque la part de la Wallonie dans le PIB de la Belgique est passée de près de 50 % dans les années » 60 à 23 %. Ce résultat est dû à de multiples facteurs, mais la responsabilité du PS ne peut être éludée.

Et nous ne vivons qu’un intermède, puisque la N-VA, par la voix du président de la Chambre, rappelle sa volonté d’indépendance et d’approfondir la réforme de l’État tout en confirmant que le départ de la Flandre sans Bruxelles est inconcevable : on n’abandonne pas la capitale de l’Europe !

Le manque de vision des dirigeants francophones est donc évident, puisqu’ils se bornent à défendre un État que le Nord veut supprimer ou à tout le moins en réduire drastiquement les compétences (sauf la Défense « nationale », selon le président de la Chambre) et une royauté qui n’est qu’un symbole, qui les a rarement soutenus et qui finalement n’aura rien à dire sur l’avenir du pays.

Cette absence de vision nous condamne à perdre chaque cycle de négociation et à être les assistés d’une Flandre toujours plus forte, non seulement par son économie, mais surtout par ses convictions et son projet. Où est le projet francophone, où sont les dirigeants capables de le concevoir et de le porter ?

(1) Voir notre communiqué du 28 octobre publié dans notre livraison de novembre (« d » n° 322, p. 16).
(2) Voir nos éditoriaux de septembre et octobre 2011 (« d » n° 290 et 291).
(3) Voir notre communiqué du 21 octobre 2014 « La marginalisation des Francophones », publié dans notre livraison de novembre (ibidem).


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