Particratie au Sud, danger au fédéral !

par Michel Legrand 

(diagnostic, n° 320, septembre 2014)





En deux mois, le paysage politique s’est considérablement transformé et on peut regarder avec un certain étonnement ce qui s’est passé. D’abord, chez les Francophones, le PS a directement abattu ses cartes en privilégiant le maintien de son couple avec le CDH, tout heureux de rester au pouvoir malgré son score électoral médiocre. Exit ÉCOLO, renvoyé sur les bancs de l’opposition après sa déroute de mai. Les FDF font leur entrée dans le gouvernement bruxellois où ils occupent la deuxième place francophone, derrière le PS. En procédant de la sorte, le PS croyait isoler le MR et forcer au fédéral la reconduction d’une tripartite classique. Ce fut raté, puisque le MR, vexé et marri, s’est engagé seul dans une négociation fédérale à haut risque. On peut disserter à l’infini sur la stratégie des différents acteurs : un PS privilégiant les entités fédérées et perdant le fédéral, un CDH se collant au PS et s’éjectant du fédéral, un MR éjecté des entités fédérées et s’accrochant au fédéral. Pas sûr que les citoyens francophones sortent gagnants de cette partie d’échecs. Mais analysons de plus près les derniers événements.

Chez les Francophones, c’est donc le principe de la reconduction du couple PS-CDH qui a prévalu ! C’est aussi la confirmation du lotissement de la Région wallonne et de la Communauté française par ces deux partis qui se partagent sans vergogne les postes, les emplois et le pouvoir depuis une bonne vingtaine d’années. Nos différentes cartographies (1) prouvent qu’en dehors des appareils PS et CDH, il n’y a aucune possibilité de faire carrière et d’assumer des responsabilités importantes au sein des administrations francophones : tout est verrouillé à leur profit, sans compter évidemment le clientélisme quotidien de subsistance qui consiste à donner préférence à ceux et celles qui bénéficient d’un appui. La situation scandaleuse pour un service public, l’inefficacité, le cout, les rentes de situation et l’inertie qu’elle induit sont donc confirmés et renforcés — puisque la seule formation qui remettait en cause ce système est éjectée pour un nouveau terme de cinq ans !
Et ce n’est pas la nouvelle École d’administration qui va renverser les choses puisque ÉCOLO a permis que les nouveaux chefs d’administration soient désignés en bloc après la constitution du gouvernement, alors qu’il eût fallu remplacer progressivement les chefs d’administration au fur et à mesure de la vacance des emplois et de l’obtention des brevets de direction. Le ver est dans le fruit et l’école n’accouchera pas de la réforme souhaitée, mais reproduira très vraisemblablement le système ambiant en imposant l’exigence d’un brevet pro forma ou en s’en passant si cela se révèle nécessaire.

Mais ce constat est encore plus affligeant quand on analyse la composition des nouveaux gouvernements francophones. Alors que la rigueur est partout prônée, le nombre des ministres passe de 11 à 13 et induit automatiquement l’augmentation du nombre de cabinets qui compteront plus de 1.000 agents, à charge pour la plupart des budgets régional et communautaire. Mais ce n’est pas tout puisque les synergies entre la Région wallonne et la Communauté française sont réduites à une peau de chagrin : on peut compter maintenant deux ministres-présidents au lieu d’un (il fallait placer MAGNETTE et recaser DEMOTTE), deux ministres de la Fonction publique (dont FLAHAUT qu’il fallait également recaser et qui s’est illustré comme ministre fédéral de la Fonction publique) alors qu’il faudrait unifier les réglementations du personnel, deux ministres des Finances alors que le budget de la Communauté française est sous perfusion ! Bref, la volonté de bâtir un avenir commun pour le peuple francophone en unissant et en fédérant ses deux composantes principales est bel et bien oubliée au profit d’une inflation de postes, de mandats et de cabinets.

Dans ces circonstances, la décision du gouvernement wallon de remplacer un agent sur cinq départs parait franchement incohérente, outre le fait qu’une mesure aussi linaire, sans prendre en compte les besoins des différents services, est souvent nuisible et frappe tous les services sans distinction et sans évaluation des dommages causés au service à l’usager. Bref, la reconduction des majorités avec leur politisation structurelle encore renforcée et avec l’abandon des synergies entre la Région et la Communauté ne convainc guère et n’est surement pas de nature à promouvoir le renouveau espéré, la volonté de créer un espace francophone et la volonté de gérer les services en dehors du système de rentes partisanes.

Au fédéral, on n’en est pas encore là, puisque des négociations se poursuivent entre le seul MR et trois partis flamands ; le CD&V, la N-VA et le VLD totalisant ensemble près de 70 % des lecteurs flamands (exactement 66,1 %) contre seulement 25 % pour les lecteurs francophones (exactement 26,5 %). Si ce gouvernement se forme, il sera légal, car aucune disposition constitutionnelle n’impose en effet l’exigence d’une majorité dans chaque groupe linguistique ; la Constitution n’impose ce type de majorité que pour le vote des lois spéciales ou pour la procédure de la sonnette d’alarme. Cela étant, ce gouvernement est-il légitime alors qu’il ne représenterait qu’un peu plus de 25'% des Francophones ? La question mérite en effet d’être posée.
En revanche, il parait nettement plus intéressant de se poser des questions sur les décisions en projet où la minorité francophone risque d’être marginalisée, de ne pas faire le poids devant le groupe flamand ou de vouloir s’incliner trop vite devant les oukases flamands. En effet, pour le MR, cette participation est à haut risque et son échec risque de se payer au prix fort lors des prochaines élections. Le MR fera donc tout pour se maintenir au pouvoir, quitte à faire des concessions importantes, voire excessives, qui compromettraient gravement les intérêts des. Francophones.

Il ne faut pas aller bien loin pour illustrer cette possibilité : alors que le poste de commissaire européen devait revenir à un Francophone en vertu du principe de l’alternance (2), le MR s’est heurté à un « niet » absolu de la part de la N-VA et du CD&V (3), ce dernier l’exigeant... en échange de celui de Premier ministre. Véritable accord de dupes qui consiste à changer un poste stratégique contre la simple possibilité d’en obtenir un autre, subordonnée à un accord de gouvernement en discussion ! Bref, dans ce premier dossier, le MR a déjà capitulé et cela n’augure rien de bon !

Et cela risque de continuer dans les dossiers de défense, puisque les négociateurs ont décidé de remplacer les F16 par un nouvel avion de combat ; or, tout le monde sait que le ministre DE CREM et derrière lui le CD&V soutiennent activement l’avion américain F35 couteux et peu fiable (4) pour lequel les retombées industrielles seront faibles ou inexistantes, au détriment d’un avion européen qui pourrait être construit en Wallonie, ce qui contribuerait à préserver le savoir-faire de notre industrie aéronautique (5). Ce n’est pas avec les déclarations matamoresques et peu argumentées de Denis DUCARME qu’on gagnera dans ce dossier devant le bulldozer flamand qui exigera l’avion américain. Tout cela s’inscrit dans un combat encore plus subtil qui vise à intégrer, par l’achat de matériel identique, la force arienne belge dans la force arienne hollandaise qui a déjà acheté les F35. Nous risquons d’être à nouveau les dindons de la farce. Et ne parlons pas de la flotte déjà sous contrôle hollandais.
Il s’agira donc d’une intégration dans l’arme orangiste dont la langue de communication sera le néerlandais et où les Francophones feront de la figuration dans les emplois de communication ou de ressources humaines pour donner l’illusion de l’équilibre.

Dans les dossiers linguistiques, et en particulier sur l’exigence du bilinguisme individuel dans l’administration fédérale, le MR risque également de ne pas faire le poids et de ne pas s’opposer aux revendications flamandes affirmées par la N-VA et déjà relayées par le secrétaire d’État à la Fonction publique du gouvernement démissionnaire, Hendrik BOGAERT (6).

Dans d’autres dossiers stratégiques, comme celui des pensions ou des recrutements dans la fonction publique, on peut craindre également que le MR ne résiste pas bien longtemps et capitule rapidement devant la pression du bloc flamand. Déjà, il parait acquis que les négociateurs se sont mis d’accord sur le système des pensions à points plus complexe et qui conduira à une réduction mécanique des montants des pensions de retraite.

Nous entrons donc dans une période de grand danger pour les Francophones et il faut regretter qu’ils se présentent plus désunis que jamais et que certains continuent à préférer leurs petites rentes au détriment de la défense des 4,7 millions d’habitants de Wallonie, de Bruxelles et de sa périphérie.


(1) Voir nos dernières cartographies publiées dans notre livraison de mai '14 (« d » n° 318).

(2) Quoi qu’en écrive Le Soir dans son édition du 5 septembre et qui oublie que la présidence du Conseil a été occupée par un autre CD&V particulièrement flamingant pendant cinq ans.

(3) La désignation de Marianne THYSSEN parait répondre à une préoccupation du CD&V dans le dossier des coopérateurs ARCO (voir notre dossier dans la présente livraison, pp. 16-18).

(4) L’avion américain a été de nouveau victime d’un grave incident remettant en question la fiabilité de son unique réacteur et empêchant sa démonstration en vol lors du salon de Famborough !

(5) Avant toute décision sur le remplacement des avions de combat, un débat sur leurs missions devrait avoir lieu au Parlement ; pour une information complète sur le dossier et en particulier pour les enjeux techniques et industriels, voir nos précédentes livraisons (notamment« d » n ° 316, mars 2014) ; enfin, l’achat d’une quarantaine d’avions impliquera la fermeture à terme de la base de Florennes.

(6) Relevons que le principe du bilinguisme fonctionnel des chefs d’administration a été malheureusement inséré dans la loi sur l’emploi des langues lors de la réforme COPERNIC et voté par le PS et le MR ; son exécution est subordonnée à l’adoption d’un arrêté royal délibéré en conseil des ministres déterminant le programme des examens organisés pour vérifier ledit bilinguisme. On peut douter que le MR puisse résister à une charge flamande après avoir voté la loi.


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