De faux débats en absence de débats !

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°308, mai 2013)





Les derniers débats télévisés de même que les principaux entretiens avec les responsables politiques montrent avec une constance réelle la volonté d’éviter à la fois ce qui fâche et les vrais enjeux de société. Souvent les débats portent sur une anecdote ou sur un fait-divers, sur lesquels les politiques énoncent des lieux communs sans prendre la mesure des vrais enjeux. Par ailleurs, les débats manquent de structure et il est rare que le problème débattu soit exposé techniquement. À cet égard, soulignons que la plupart des problèmes de société sont complexes et ne peuvent être débattus en public sans un minimum d’information préalable permettant de faire un premier état des lieux des différents paramètres, financiers, budgétaires, juridiques, éthiques, démographiques, etc.  

Plusieurs exemples peuvent être évoqués. Ainsi, dans le domaine du transport ferroviaire et dans la nécessaire réforme de ses structures, on ne peut dire qu’on avance sérieusement. Après la catastrophe de Buizingen, il était apparu que la répartition des compétences entre trois entités distinctes n’était pas saine et permettait la dilution des responsabilités ; il fallait restructurer le groupe SNCB en allégeant ses structures et en privilégiant le retour à l’opérateur unique. Après moult débats, le ministre MAGNETTE  (PS) a tranché et maintenu deux entités et une troisième plus réduite ; on est donc passé de trois entités à deux et demi afin de préserver les baronnies, mais sans tenir compte des intérêts des usagers et des missions du service public. Ces derniers voient l’offre de transport constamment se réduire en particulier dans les zones peu peuplées et dans la partie wallonne du pays avec pour corolaire l’augmentation du transport individuel couteux et polluant. Par ailleurs, les investissements dans les chemins de fer sont constamment réduits et la volonté d’augmenter le trafic des marchandises fait souvent défaut. Bref, on a la désagréable impression que la politique des transports ferroviaires échappe au débat démocratique, en particulier depuis la libéralisation et la constitution de sociétés parapubliques de gestion.

En ce qui concerne les banques, le constat est tout aussi préoccupant ! Depuis la crise de 2008, elles sont montrées du doigt pour leur imprudence causée par leur appât de gains faciles ; en effet, c’est principalement parce qu’elles ont surinvesti dans des produits structurés opaques d’origine américaine que leur liquidité a été compromise dès que ces produits structurés se sont révélés toxiques et invendables du moins temporairement ; incapables alors de faire face à leurs engagements, elles ont appelé l’Etat à l’aide qui les a de fait secourues. Suite à cette crise qui a provoqué un appauvrissement général et, pour notre pays, la perte de sa plus grande banque et la nécessité d’apporter des garanties au groupe DEXIA pour une cinquantaine de milliards d’euros, les gouvernants avaient mis sur la table un plan de restructuration avec pour obligation de séparer définitivement leurs activités de collecte de l’épargne et de crédit des activités d’investissement, à l’instar d’ailleurs de ce qui existait avant 2000. Las, on ne voit rien venir et les débats successifs se sont embourbés dans des considérations techniques ou pseudo-techniques et dans la langue de bois ; depuis, les grandes banques n’ont guère modifié leur comportement et continuent à investir dans des produits structurés et avec d’autant plus d’empressement qu’elles peuvent emprunter à taux réduit auprès de la BCE et replacer à des taux très avantageux (1). Il n’a pas été possible d’entamer une réflexion sérieuse sur le rôle des banques et dès lors de développer un plan qui aurait permis à la fois de les protéger et de les réorienter vers leurs missions de base, à savoir la collecte de l’épargne et l’injection de celle-ci dans l’économie réelle.

Le même constat peut être dressé à propos des paradis fiscaux ! À cause de l’affaire CAHUZAC, le monde politique a feint de (re) découvrir leur existence et s’est aussitôt livré à des déclarations catégoriques sur leur éradication. Le débat s’est enflammé et comme d’habitude le soufflé est retombé sans que des mesures claires ne soient décidées à leur encontre. Mieux, alors, que l’État belge est un actionnaire important de BNP, qu’il est l’actionnaire majoritaire de BNP-FORTIS et actionnaire unique de BELFIUS (ex-DEXIA), il n’a pris aucune mesure pour que les filiales de ces banques installées dans les paradis fiscaux cessent leurs activités. Aucune instruction n’a été donnée en ce sens aux administrateurs de l’État ! 

À propos de l’Europe, un constat similaire peut être dressé. Cette Europe technocratique et peu démocratique ne convainc plus et le politique peine à la remettre en question. Certes, des débats ont lieu, mais ils tournent rapidement court entre les tenants de l’Europe, accusés de myopie, et les opposants, accusés de développer des solutions simplistes ; et pourtant, l’Europe mérite un débat, à moins que ce ne soit pas politiquement correct de s’interroger sur le pouvoir pris par une technostructure non démocratique et par un courant politique ultralibéral qui fait fi de la diversité européenne et des intérêts des peuples. Par ailleurs, la potion qui est imposée aux pays du Sud est de plus en plus indigeste et précipite l’Europe dans la récession et le chômage endémique. Enfin, il faut également pouvoir débattre d’un certain protectionnisme si l’on veut que l’Europe ne devienne pas un désert industriel avant de devenir un désert économique.

La fonction publique n’est pas en reste quand il s’agit de parler du maintien du statut de son personnel et de sa contractualisation rampante et politisée. Le débat sur ces points est totalement éludé : il parait impossible d’expliquer en quoi le statut est primordial pour la fonction publique et en particulier pour toutes les fonctions d’autorité ; de même, que la contractualisation porte en elle-même les germes de subjectivité et de politisation.

On peut dès lors se demander pourquoi les débats essentiels sur des enjeux primordiaux comme les transports, l’Europe, les banques, la fiscalité ou encore sur la fonction publique sont constamment éludés ou, lorsqu’ils ont lieu, ne permettent aucune avancée faute de développement clair et structuré du problème posé. Il y a donc quelque part une sorte de consigne qui interdit de remettre en question ce qui semble acquis ou qui ne doit pas être contesté. Il est quand même symptomatique que les discussions sur l’Europe ou les banques n’arrivent jamais à remettre fondamentalement en question leur fonctionnement, alors que voix s’élèvent de tous côtés pour en stigmatiser les défauts.

Par contre, les citoyens parviendront à se faire entendre et à provoquer le débat sur l’emplacement des éoliennes ou sur les primes pour les panneaux voltaïques. C’est bien et c’est normal, mais il y a comme quelque chose de curieux à ce que le citoyen soit écouté dans des enjeux limités, mais qu’il soit ignoré dans des enjeux stratégiques qui l’intéressent tout autant. C’est comme si le débat démocratique s’arrêtait devant des intérêts supérieurs non définis, mais comme allant de soi. Dans son roman La Condition humaine, André MALRAUX écrivait en donnant la parole à un révolutionnaire : « Tu sais aussi bien que moi que le nombre n’est rien dans une démocratie contre l’appareil dirigeant » : c’est manifestement une phrase à redécouvrir même si le contexte a changé et que le peuple n’est plus asservi (encore que dans les pays émergents ?), mais il est toujours autant écarté des choses sérieuses…

(1) Ces opérations rapportent beaucoup plus et sont moins gourmandes en frais et en temps que l’octroi de crédits à des PME, ce qui permet d’expliquer partiellement la frilosité des banques en ce domaine ; si les banques ne pouvaient investir les liquidités abondantes qui leur sont confiées dans des produits à haut rendement, elles devraient évidemment se tourner vers l’attribution de crédits aux PME et relancer ainsi la machine économique.


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