La myopie des gouvernants

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°305, février 2013)





La crise frappe à nouveau la Wallonie et en particulier le bassin liégeois ; l’histoire parait donc atteinte de bégaiement, les ouvriers en colère clament leur désarroi et lancent un appel pathétique au gouvernement wallon. Celui-ci, par la voix de son ministre de l’Économie, les assure de son soutien, fait de mâles déclarations et affecte un budget d’un million d’euros à la recherche d’un repreneur… la messe parait dite, les usines liégeoises semblent bien condamnées et avec elles s’évanouit l’espoir de la reprise de l’économie wallonne. En effet, ce n’est pas avec les plans du gouvernement wallon que l’on va créer de la production ou récupérer les centaines d’emplois industriels directement perdus, les centaines d’autres des sous-traitants menacés et l’ensemble de la structuration du bassin menacée. Cela étant, c’était écrit et on ne peut que déplorer la myopie et la naïveté de nos gouvernants.   

En 2006, le même ministre MARCOURT se réjouissait de la fin de la surenchère financière au terme d’une OPA relativement chahutée et déclarait qu’il s’inscrivait dans l’accord intervenu ; il ajoutait également que MITTAL STEEL disposait d’incontestables atouts comme des mines et une intégration très élevée. En 2013, le réveil est brutal ! Comment le ministre ne s’est-il pas rendu compte que MITTAL était une multinationale et que les leviers de direction allaient progressivement quitter la Wallonie pour émigrer vers d’autres cieux, ce qui s’est passé effectivement et même plus puisque certains services importants, comme le service commercial qui faisait la fierté et l’efficacité de COCKERILL, ont été dispersés ou délocalisés ? Comment le ministre ne s’est-il pas rendu compte qu’une société multinationale spécialisée dans le « low cost » (bas cout) n’était pas le meilleur choix pour la reprise d’un bassin plutôt orienté dans la haute valeur ajoutée et dans les produits de niche ? Enfin, comment le ministre ne s’est-il pas rendu compte que le prix payé par MITTAL était trop élevé et qu’un jour ou l’autre le prédateur se paierait sur la bête ? Dans son commentaire, Pierre-Henri THOMAS écrivait dans Le Soir du 26 juin 2006 : « Mais il reste que MITTAL pourrait avoir les mêmes problèmes à digérer ARCELOR que SUEZ a eus avec la GB. Des problèmes qui l’ont forcé à dépecer la bête »

Si, au moment de l’OPA de MITTAL sur ARCELOR, la messe était déjà presque dite, par contre les pouvoirs publics ont été imprudents en acceptant des dilutions successives d’abord par le rachat d’USINOR, ensuite par la fusion entre USINOR, ARBED  et ACERALIA, qui ont fait passer leur part de 78 % dans COCKERILL-SAMBRE (CS) à 0,7 % dans MITTAL (1). Si avec 78 % du capital et même avec 25 %, un acteur peut jouer un rôle stratégique, par contre avec 0,7 % il ne compte pratiquement plus ! Ce qui est grave, c’est que le maintien de l’acier avait été acquis à coup de subventions publiques nationales et que la valeur de CS en était le reflet quasi complet. On a donc vendu des participations constituées en fait de capitaux publics, alors qu’il fallait les conserver tout en privilégiant des accords industriels et commerciaux sélectifs ; c’était la seule façon à la fois de pérenniser les outils et d’en garder la direction et la localisation.

Une fois de plus les soi-disant gestionnaires publics n’ont guère été à la hauteur ! Aveuglés par le néolibéralisme et perdant de vue les enjeux industriels et locaux, ils ont accepté de se défaire de leurs participations ou de les amoindrir en oubliant qu’ils perdaient dès lors toute maitrise sur les décisions futures et sur l’avenir industriel de ce qu’ils avaient vendu ou bradé. Car les « bons prix » qu’ils ont reçus pour les actions qu’ils détenaient n’étaient qu’un maigre pourcentage de ce que les pouvoirs publics y avaient injecté. Ils ont donc été roulés deux fois : la première en bradant des biens acquis et conservés avec des subventions publiques, la seconde en perdant tout contrôle sur l’avenir des sociétés qu’ils cédaient. Le pire, c’est qu’ils se croyaient adroits comme ils se sont crus adroits dans les affaires de la CGER, du Crédit communal ou encore de la SABENA.

Chaque fois, c’est un scénario analogue qui se construit. Avec la privatisation des banques publiques, c’est le ministre MAYSTADT, au demeurant jamais critiqué, qui amorce les opérations. Le résultat de ces ventes et de ces privatisations a été catastrophique, puisque l’ancienne et efficace CGER a été perdue corps et biens après son absorption dans FORTIS et le rachat en urgence par BNP. Pour le Crédit communal devenu DEXIA puis rebaptisé BELFIUS, c’est encore pire puisque, si finalement la banque est revenue dans le giron de l’État et qu’elle devrait y rester, elle laisse néanmoins une charge de garanties de quelque  50 milliards d’euros, soit  17 % du total de la dette publique. 

Les erreurs flagrantes de nos gestionnaires politiques ont fait perdre à la Belgique, outre de magnifiques fleurons bancaires ou industriels, des milliards d’euros de valeur, des milliers d’emplois et des centres de décision stratégiques. Il est quand même surprenant que cette réalité douloureuse ne soit pas rappelée et que les politiques qui ont mené de telles opérations puissent toujours sévir dans les départements ministériels. C’est la raison pour laquelle le discours de MARCOURT sonne particulièrement faux, et on peut s’étonner que les syndicats lui donnent encore un quelconque crédit. Et comme si l’homme politique n’était pas capable d’apprendre, on remet le couvert puisque le ministre MAGNETTE (PS !) a déclaré qu’il ne verrait pas d’inconvénients à privatiser la Poste ou d’autres entreprises publiques ! On vivrait alors le même scénario avec un rachat de la cible par un opérateur étranger, le dépeçage de la proie, son rejet par le prédateur repu et son risque de faillite qui contraindrait l’État à la racheter exsangue, voire grevée d’un lourd passif, afin de préserver le service au public.   

Pour en revenir à MITTAL et au bassin liégeois, est-il encore temps pour sauver l’outil et pour préserver à la fois ses capacités, son avenir et son potentiel commercial ? Il est impossible de donner une réponse sérieuse à ces questions sans disposer de tous les paramètres financiers et industriels, et ce serait faire preuve de témérité que d’essayer d’y répondre. Par contre, il faudra toujours produire de l’acier pour les voitures, l’électroménager et les matériaux de construction, sans compter tous les aciers fins et spéciaux, et il ne serait ni raisonnable ni souhaitable que cet acier soit produit à 10.000 ou 15.000 km d’ici et dans des conditions sociales et environnementales exécrables.

La désindustrialisation de l’Europe n’est pas une fatalité en soi, mais le résultat de présupposés idéologiques très contestables et caricaturaux instaurant la libre circulation des marchandises en dogme sans prendre en compte les différences. L’Europe n’a pas pour unique vocation de devenir une entreprise géante de services, qui se cassera la figure faute d’une structuration de son économie par de grandes entreprises industrielles et commerciales.

À travers le dossier liégeois et les erreurs de notre personnel politique, c’est donc aussi le rôle de l’Europe qui est mis en question et la concurrence déséquilibrée que se livrent des entreprises dans les différentes parties du monde ; refuser d’ouvrir les yeux sur ce problème, c’est simplement compromettre l’avenir. Il faut également réfléchir sur le concept de mondialisation, qui doit permettre l’échange de marchandises et donc la création de richesses chez les opérateurs, mais qui ne doit pas entrainer la désertification de l’un au profit de l’autre, simplement parce que les conditions de travail sont différentes et parfois indignes. Il faut donc que ces questions soient posées si on ne veut pas que nos régions industrielles deviennent des déserts sans avenir.

(1) Les causes de réduction ne résident pas dans les seules dilutions à la suite des différentes OPA ; en effet, après la fusion USINOR-ARBED-ACERALIA, la Région wallonne disposait encore d’une participation de 4,25 % dans le nouvel ensemble ARCELOR. Cette participation tombe à 3,25 % en 2004 et à 2,4 % en 2005 après à la vente d’une partie de la participation, malgré l’opposition du PS. Enfin, lors de l’OPA de MITTAL, cette participation tombe à 1,45 % réduite à la moitié par l’exercice d’une option d’achat consentie à une banque.



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