La peur francophone

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°304, janvier 2013)





C’est reparti sur les chapeaux de roue après le discours de Noël du chef de l’État, qui a servi de prétexte à la NVA républicaine pour entonner son couplet sur la critique de la monarchie trop francophone  et embrayer directement sur le confédéralisme. Aussitôt les partis francophones se sont drapés dans leur indignation coutumière en affirmant que le patron de la NVA en serait pour ses déclarations et qu’il ne faillait pas compter sur eux  pour s’engager dans un tel projet. C’est donc NON au confédéralisme. Simultanément, et cela aurait dû attirer l’attention, la même NVA proclamait qu’elle disposait d’un plan pour Bruxelles, sous-entendant par là que les Francophones n’en avaient pas ! L’année 2013 et l’année 2014 risquent donc d’être à nouveau rythmées par les déclarations flamandes et les refus frileux et consternants des Francophones qui s’arc-boutent sur un État  et une monarchie largement contestés par une grande partie du Nord du pays.

Le discours du roi  ne méritait pas une telle réaction, car son allusion aux années trente, à la crise économique et au populisme (à condition qu’on se mette d’accord sur sa définition et qu’on n’assimile pas au populisme toute critique du système particratique) n’était  surement pas déraisonnable, même si on aurait pu relever aussi que l’attitude de Léopold III  dans la décennie trente n’avait pas été sans reproche, que sa proximité avec des régimes autoritaires et criminels, son rejet de toute alliance avec les pays démocratiques, son repli sur une neutralité naïve et inadaptée devait être autant stigmatisés que la montée du populisme qui, finalement en Belgique, a été limitée. Bref, quand on fait référence à l’Histoire, il faut être complet et ne pas en prendre les morceaux qui conviennent en abandonnant ceux qui ne plaisent pas. Par contre, la création de la fondation de la Reine Fabiola et le montage fiscal qu’elle permet ont fait rebondir le débat sur les dotations et on doit bien convenir que cette discussion est vraiment légitime, puisque, depuis des années, le gouvernement laisse pourrir une situation sans prendre des mesures radicales, tout en multipliant simultanément des effets d’annonce portant sur le contrôle et la réduction des dotations  de la « périphérie » royale qui continuent de plus belle à défrayer la chronique. Relevons de plus que la NVA est républicaine, que sa critique de la monarchie est donc logique et que les Francophones se trompent quand ils assimilent monarchie et défense de l’État, l’une n’étant pas nécessairement le soutien de l’autre.

En effet, il y a quelque chose d’assez pitoyable et somme toute d’assez rétrograde à considérer que la monarchie représente encore pour certains le soutien ultime des Francophones, ce qui traduit du reste une profonde méconnaissance de l’Histoire et des réalités constitutionnelles.

Mais revenons au confédéralisme. À ce sujet, les Francophones adoptent la même position que pour l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde : c’était NON, trois fois NON, pour arriver au résultat que BHV a bel et bien été scindé sans compensation effective, sans élargissement de Bruxelles. Les déclarations matamoresques de MILQUET n’ont donc eu aucun effet sur la volonté de la Flandre d’obtenir cette revendication. En effet, de nouveau les Francophones ont eu tellement peur qu’ils ont tout cédé et que seules les protections des habitants des six communes à facilités ont été sauvegardées et légèrement renforcées.

Il ne sert donc à rien de camper sur des positions dures, si c’est pour les abandonner en rase campagne dès que le rapport de forces s’inverse ou que le risque de scission du pays est dramatisé. Or, pour les Francophones, le risque déclaré est d’être lâché par le Nord du pays. À partir du moment où ce constat est fait, c’est le Nord du pays qui a les cartes en mains, puisqu’il peut constamment faire le chantage au départ contre des concessions successives et répétées des Francophones. 

Encore faut-il savoir ce qu’on entend par confédéralisme. S’agit-il d’une énième réforme de l’État alors que la sixième n’est pas encore exécutée ? S’agit-il plus fondamentalement d’une séparation, suivie d’une mise en commun de quelques compétences sans qu’on sache très bien lesquelles seraient visées et quel en serait alors l’intérêt ? On peut supposer que la NVA envisage le confédéralisme comme une étape intermédiaire vers le séparatisme. Dans ce cas, la messe est dite et cela ne sert à rien de jouer aux vierges effarouchées et de se confiner dans une stratégie de refus impossible à maintenir si  les nationalistes flamands et leurs satellites s’imposent en Flandre.

Il faut donc que les Francophones cessent de se lamenter sur l’éclatement du pays ou sur le départ de la Flandre ; au contraire, ils doivent développer leur plan de fédération des deux Régions francophones. Comme nous l’écrivions en janvier 2011, peu avant la capitulation des Francophones : Bruxelles et la Wallonie doivent être capables de sceller un destin commun, d’abord parce qu’elles partagent une culture commune  et surtout parce qu’il n’y a pas d’alternative. En effet, ni l’arithmétique ni la démographie ne permettent d’envisager d’autres scénarios : une Wallonie seule, qui ne représente que 23% du PIB pour 33 à 34% de la population , devra faire face à d’énormes difficultés  économiques et sa population risque d’en souffrir ; Bruxelles seul  ne pèse qu’un million et cent mille habitants et n’a pas le poids suffisant pour se faire respecter par une Flandre  de six millions d’habitants qui risque de la phagocyter à moyen terme, mais dispose par contre d’un potentiel économique important de près de 19%  du PIB.
Dès lors, il parait évident que les deux régions francophones ne doivent pas aller au combat en ordre dispersé, mais doivent être capables d’allier leurs forces démographiques et économiques pour construire un destin commun.
Ainsi, face à la Flandre en quête d’indépendance, le peuple francophone construirait sa propre identité reposant sur ses deux Régions, pesant plus de quatre millions et sept cents mille habitants et un PIB proche de 42% du PIB belge actuel, correspondant à son poids démographique.

Dans ce schéma, les deux Régions gardent leurs compétences régionales, mais deviennent les entités d’une fédération les réunissant et à laquelle seront transférées les compétences régaliennes, héritées de l’État fédéral. Ainsi, elle pourrait hériter successivement de la justice, de la police, des législations générales (droit civil, fiscal, pénal, etc.) et demain de la représentation extérieure, voire de l’armée. Toutes ces compétences régaliennes cédées à la Fédération Wallonie-Bruxelles consacreraient ainsi l’unité de droit entre les deux Régions pour ces matières. Cette fédération serait  dirigée par un gouvernement dans lequel la représentation des deux Régions devrait être garantie et par un parlement composé des parlementaires wallons (75) et d’une partie des parlementaires bruxellois (25 à 30) pour tenir compte des proportions des deux populations (3,7 millions pour la Wallonie et 1,1 million pour Bruxelles hors élargissement).

Ce projet -qui est un véritable pacte de survie et d’avenir pour les deux régions francophones- reste mollement défendu. Ainsi le ministre REYNDERS, invité sur le plateau de RTL-TVI le dimanche 6 janvier, n’en a pipé mot, pour défendre au contraire Bruxelles comme ville internationale et trait d’union entre la Wallonie et la Flandre.

Si on ajoute à cela les négations de MILQUET, les habituelles déclarations défaitistes et antibruxelloises de José HAPPART, les propositions très molles d’ÉCOLO qui privilégie la Belgique à quatre Régions liées par des accords à la carte et le plaidoyer de DI RUPO pour la monarchie et le vivre ensemble, on est vraiment loin de toute velléité de résistance tant soit peu organisée et qui ferait réfléchir le Nord du pays (1).

Car celui-ci sait compter, n’est pas prêt à laisser partir les Francophones avec le joyau bruxellois et fera tout pour s’y opposer jusqu’à ce que les Francophones lui abandonnent une gestion paritaire qui fera de Bruxelles une sous-région sous tutelle un peu wallonne mais surtout flamande et dans laquelle l’anglais deviendra la troisième langue légale avant de supplanter le français. Ce n’est pas pour rien que la NVA déclare avoir un plan pour Bruxelles, car elle perçoit que le lâchage des Francophones avec Bruxelles risque de couter très cher en termes d’image, de vitrine et de recettes fiscales !

Aussi paradoxal que cela puise paraitre, c’est la frilosité francophone et leur manque de projet et de confiance qui encouragent le Nord à pousser toujours plus loin ses revendications afin de forcer des reculs et concessions jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à céder ou à négocier. À ce moment, le Nord  se débarrassera de la Wallonie ! Comment les politiques francophones peuvent-ils être si peu clairvoyants ?


(1) Cependant, dans son projet de manifeste du FDF rendu public en début de semaine, Olivier MAINGAIN tranche clairement : « La Fédération Wallonie-Bruxelles doit s’affirmer comme un État… pour être capable de faire jeu égal avec l’État flamand. La Flandre… n’a plus de compétence à exercer à Bruxelles… »



Haut de la page

diagnostic, sommaire du n°304 (janvier 2013)

diagnostic, autres éditoriaux et sommaires