De Ford à la compétitivité et à l'indexation

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°302, novembre 2012)





Les discours économiques et politiques évoluent bien curieusement et les conclusions sont tout aussi surprenantes lorsqu’on analyse les prémisses d’une affaire.

Une semaine (!?) après les élections communales et provinciales, l’annonce de la fermeture de FORD GENK provoque un véritable séisme social. En effet, ce n’est pas moins de 10.000 travailleurs qui sont touchés directement ou indirectement et c’est aussi une certaine idée des investissements en Belgique depuis des décennies qui est brutalement remise en question. L’affaire de FORD GENK est évidemment regrettable, mais prenons un peu de recul pour en analyser les causes exactes. En effet, la compétitivité de l’usine n’est nullement en cause puisque la part du cout salarial dans le montage d’une voiture avoisine les 7 % du cout total ; en supposant même que celui-ci soit trop élevé de 10 %, l’effet sur le produit fini se monterait à 0,7 % et ne justifierait en aucun cas la suppression de l’usine et tous les couts importants en termes sociaux, de perte d’outils et d’image qui en résultent. Bref, le cout salarial total à l’usine FORD n’a pas grand-chose à voir avec la compétitivité. En fait, c’est notre modèle économique basé sur les usines d’assemblage qui est en question, ainsi que simplement le marché. Il faut quand même rappeler que l’usine FORD fonctionnait à plus ou moins 30 % de sa capacité comme d’ailleurs l’usine espagnole de Valence et que, sur le plan industriel, il est aberrant et économiquement impossible de faire fonctionner une usine avec un taux d’utilisation aussi faible pour la simple et bonne raison que tous les frais fixes sont calculés sur la base d’une capacité normale de l’ordre de 80 à 90 %. Si l’usine FORD est en sous-capacité, c’est simplement et surtout parce que le marché automobile européen n’est plus en expansion et qu’il s’agit pour l’essentiel d’un marché de remplacement. Certes, on pourrait objecter que de nombreuses usines de montage sont maintenant installées dans les pays émergents ou de l’Est et profitent dès lors de couts salariaux nettement moindres et que l’Europe de l’Ouest comme les États-Unis ne sont plus les ateliers du monde ! Bien sûr, mais cela n’empêchait pas FORD EUROPE ou PSA (groupe Peugeot-Citroën) de bien fonctionner tant que les marchés européens étaient soutenus. Par ailleurs, c’est également notre modèle économique qui est en question : basé essentiellement sur des unités d’assemblage et de sous-traitance, il ne crée pas une plus-value suffisante et est extrêmement fragile en cas de retournement de conjoncture ; de plus, le sort de ces usines est scellé en dehors de nos frontières et parfois bien au-delà du continent. Il faut quand même souligner que les usines allemandes de FORD ont été préservées, que leurs capacités ont été garanties, simplement parce que les décisions stratégiques sont aux mains des Allemands et non des Belges.

Ce qui est surprenant dans cette affaire, c’est que la compétitivité s’est subitement invitée dans le débat et que le patronat est de nouveau ressorti avec le problème du cout salarial total qui, comme on l’a souligné, n’avait pas grand-chose à voir avec FORD-GENK. À ce moment, on est passé du débat économique au débat idéologique, car, quand on parle du cout salarial total, ce n’est pas le salaire poche qui est visé mais bien la hauteur des cotisations sociales de l’employeur. Osons la question : cette réduction aura-t-elle un effet sérieux sur l’économie et sur la compétitivité ? Est-ce que 2 ou 3 % de réduction permettront à des secteurs industriels en difficulté de s’en sortir ? Surement pas, mais par contre ces deux ou trois pourcents permettront à des sociétés en parfaite santé d’engranger des bénéfices supplémentaires relativement indus et qui seront prélevés sur la sécurité sociale qui devra in fine être renflouée par l’État, donc par les impôts à charge de tous.
      
Si nous voulons attirer des investissements étrangers ou simplement maintenir nos activités industrielles, ce n’est pas à coup de réductions de cotisations patronales qu’on atteindra des résultats durables. Les pays nordiques et la Suisse parviennent à attirer des investissements étrangers et restent compétitifs, alors que leurs taux d’imposition et de sécurité sociale sont très hauts. Mais à côté d’un cout important, ils offrent à l’opérateur industriel ou commercial un environnement porteur en termes d’infrastructures, de sécurité, d’éducation et de soins de santé qui les rend très compétitifs, car un investisseur sérieux ne se borne pas à examiner les couts d’emploi, mais analyse soigneusement tous les atouts qui peuvent promouvoir l’implantation d’une unité industrielle. C’est donc à nouveau, non pas la hauteur des prélèvements fiscaux qui est en cause, mais bien l’utilisation efficace de ces prélèvements ; cela nous ramène donc au discours du GERFA qui plaide pour un service public efficace et objectif. Une comparaison avec les pays nordiques ou la Suisse ne nous est pas favorable alors que les taux de prélèvements publics sont équivalents. Que ce soit dans l’entretien de l’infrastructure routière, l’efficacité de la justice et de l’éducation, la fiabilité des normes, etc., partout, notre déficit est important et nous ne disposons pas des services publics modèles auxquels les prélèvements nous donnent droit. C’est ça la question essentielle en Belgique : on ne veut pas y répondre et on continue à tolérer un volume de dysfonctionnements et d’abus importants !

Si le lien entre FORD et la compétitivité ne parait pas pertinent, celui entre la compétitivité et l’indexation des salaires ne l’est pas davantage. Malgré cela, certains partis du gouvernement, surfant à la fois sur le séisme provoqué par la fermeture de FORD, le discours tronqué sur compétitivité et la nécessité de réduire le déficit public, ont relancé le débat sur l’indexation des salaires, ou plutôt sur un saut d’index, afin d’éviter de prendre le PS de front qui considère à juste titre que toute remise en question de l’index est interdite par l’accord de gouvernement de décembre 2011. Encore une fois, cette exigence des organisations patronales et de leurs relais au gouvernement ne nous parait pas pertinente au regard des objectifs affichés, car il faudra qu’on nous explique en quoi la non-indexation des salaires des fonctionnaires et des allocations sociales renforce la compétitivité de l’économie, puisque ni les chômeurs, ni les fonctionnaires ne sont en position de concurrence internationale. Certes, pour les entreprises exportatrices à marge faible, le blocage de l’indexation peut être intéressant, mais cela ne concerne qu’une partie réduite des entreprises et non celles qui sont en excellente situation ; bref, ce sera du pain bénit pour quelques canards boiteux qui se verront ainsi accorder un court répit. Même Christine LAGARDE, l’actuelle patronne du Fonds monétaire international (FMI), s’est fendue d’une prise de position condamnant l’indexation des salaires à la belge, oubliant que son salaire a été majoré de quelque 15.000 euros à son entrée en fonction pour compenser l’augmentation du cout de la vie ! Au-delà des considérations purement économiques, il faut relever que la moitié de l’indexation retourne en fait dans les caisses de l’État sous forme d’impôts ou de cotisations et que l’autre moitié est directement consommée, faisant vivre ainsi des milliers de services et de commerces. En ce qui concerne les salaires modestes et les allocations, le constat est encore plus préoccupant puisque le saut d’index ou la non-indexation empêchera un certain nombre de personnes de condition modeste de faire face à leurs obligations ; elles seront dès lors contraintes de s’adresser aux CPAS pour solder leurs obligations, qui eux-mêmes devront faire appel à l’État ou aux contribuables locaux.

Quant au gain pour l’État qui peut se chiffrer à 500 millions d’euros, il risque d’être illusoire compte tenu des pertes de revenus fiscaux, de la nécessité de pallier les pertes de revenus pour les plus modestes et aussi du climat de morosité qu’il va encore renforcer et qui est peu propice et à l’initiative et à la consommation.

On ne peut développer un pays sur un désert social ou en tablant sur l’instauration de la pauvreté, comme on ne peut développer un pays en stigmatisant ses entrepreneurs et leurs initiatives. En examinant l’attitude des acteurs politiques, des partis comme des groupes de pression, on a vraiment l’impression que les postulats purement idéologiques prévalent sur les réalités de terrain. La confusion entretenue entre un séisme social, le manque de compétitivité et le déficit public constitue dès lors un cocktail indigeste qui permet à d’aucuns de régler certains comptes, alors que les remèdes doivent être trouvés ailleurs, dans un meilleur équilibre, dans un meilleur fonctionnement des services publics, dans la refonte et la réduction de la fiscalité sur le travail, dans l’encouragement des véritables entrepreneurs, et dans la prohibition de tout système qui organise ou qui renforce la pauvreté, et, évidemment, dans le maintien du pouvoir d’achat des travailleurs, qui constitue tout compte fait la meilleure recette contre la récession.


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