La vraie rape à fromage(s)

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°296, mars 2012)



Le gouvernement papillon est à la recherche de deux nouveaux milliards afin de limiter le déficit budgétaire à 2,8 % du PIB (1). Au moment où vous lirez ces lignes, il est fort probable que les deux milliards auront été trouvés et que cela ne contentera personne ; chaque jour, les médias ont fait état de différentes pistes de recettes ou d’économies qui sont autant de ballons d’essai aussitôt descendus en flammes par tel ou tel parti ou groupe de pression. Le ministre VANDE LANOTTE a développé une idée intéressante, à savoir que, plutôt de se focaliser sur des augmentations substantielles de recettes ou des diminutions significatives de dépenses, il faut procéder en analysant chaque dépense de l’État et en en vérifiant l’utilité et la pertinence, selon la formule de la râpe à fromage (sic).

Pour le GERFA, c’est évidemment la voie à privilégier ; ainsi, nous estimons que, sans toucher aux droits des usagers et sans réduire les traitements des fonctionnaires et leurs indemnités, il y a moyen de trouver sans grande difficulté les deux milliards en question. À la différence des ministres, le GERFA connait bien l’administration : il peut donc identifier de multiples gaspillages à éradiquer ou les vaches sacrées qu’on peut traire.

Voyons quelques suggestions pour réduire, non pas le train de vie de l’État comme on l’entend souvent, mais les dépenses parasitaires ou illégitimes.

Commençons par les contrats d’entreprise et de consultants dont nos ministres sont particulièrement friands et qui coutent très cher ; ainsi, on constate que, dans certains départements, on a recruté plusieurs dizaines de consultants informatiques par le biais de contrats d’entreprise, alors que, par ailleurs, chaque SPF dispose de services informatiques étoffés ; ces contrats d’entreprise sont très onéreux, puisqu’un consultant coute au minimum deux fois et demi le prix d’un fonctionnaire équivalent.

On peut continuer par les honoraires d’avocats qui se révèlent parfois excessifs, sans compter que, bien souvent, l’administration dispose des compétences et du savoir-faire pour assumer les missions  qui leur sont confiées ;  par ailleurs, dans les cas où  un recours à un avocat est nécessaire, il s’agit d’un marché public et il s’impose dès lors de faire appel à la concurrence  et de mettre fin ainsi aux privilèges de certains cabinets qui coutent très cher au contribuable et au budget de l’État.

Au-delà de ce problème, il faut également mettre fin aux contrats d’assistance qui consistent à donner à  des avocats des missions d’expertise, comme la rédaction d’un projet de loi, que l’administration pourrait remplir sans difficulté. On peut également stigmatiser les sommes folles que REYNDERS et LETERME ont dépensé en frais d’expertise auprès des  banques privées internationales, lors de la crise de 2008, alors que tant les services de la Trésorerie  que certains experts locaux étaient tout à fait à même de conseiller l’État.

On peut également réduire le nombre de voitures de fonction dont le nombre a été multiplié par dix en dix ans, puisque la plupart des « managers » en bénéficient désormais. Encore une fois, le GERFA préfère la voiture de service, qui doit passer la nuit dans le garage du ministère, aux voitures de fonction qui constituent en fait une rémunération déguisée illégitime et contraire aux intérêts de l’État, puisque que son but est d’éviter au moins partiellement une taxation sur le revenu et la retenue des cotisations sociales.

Au niveau des bâtiment administratifs, une sérieuse réforme doit être amorcée même si le mal a déjà été fait dans une grande mesure ; en effet, les opérations « miraculeuses » du ministre REYNDERS consistant à vendre au rabais les bâtiments administratifs et ensuite à les relouer à prix d’or à l’acheteur se sont révélées désastreuses pour les finances publiques ; il faut donc rationaliser la gestion des bâtiments, réduire surement les surfaces louées et se recentrer sur des bâtiments plus fonctionnels, moins grands, moins gourmands en énergie,  plus adaptés au service et dont l’État est propriétaire. Evidemment, ici, le gain ne sera pas immédiat et ne peut être programmé qu’à moyen ou long terme. Mais cela permet de rappeler la gestion calamiteuse du gouvernement VERHOFSTADT .

Sur l’achat de matériel de bureau et le renouvellement régulier du mobilier, des économies substantielles peuvent également être faites ; on ne voit pas la raison pour laquelle il faille le remplacer régulièrement, sinon pour faire plaisir à quelques firmes flamandes bien en phase avec les économats.

De même, alors que l’accord de gouvernement prévoit d’alléger et de rationaliser nos représentations à l’étranger, le ministre REYNDERS envisage d’ouvrir un nouveau consulat à Rio de Janeiro (alors que nous disposons déjà d’un consulat à Sao Paulo et de l’ambassade à Brasilia)  essentiellement pour placer un proche du régime ; cette histoire nous rappelle la réouverture à grands frais du consulat de Marseille, également pour recaser un affidé du MR ; dans le même ordre d’idées, on peut s’interroger aussi sur les déplacements à l’étranger, surtout ceux effectués dans le cadre de séminaires divers, qui ne sont souvent qu’un prétexte pour effectuer de très beaux voyages aux frais de la princesse. Enfin, il faut également réduire les budgets affectés à diverses études dont l’utilité est souvent inversement proportionnelle au cout.

À côté de ces différentes mesures qui ne touchent guère l’essentiel et qui ont pour but de promouvoir une meilleure gestion, il faut également s’attaquer aux vaches sacrées comme les subsides octroyés à des associations diverses comme le MRAX, dont les activités et les options semblent de moins en moins en phase avec les objectifs du service public. De même, on ne voit pas pourquoi les organisations syndicales du secteur public dites représentatives bénéficient de rentes de situation inacceptables comme la dispense du remboursement des salaires de dizaines de délégués permanents ou encore le versement de la prime syndicale qui constitue en fait un subside déguisé.

Et on pourrait continuer à égrener des propositions de suppression de dépenses inutiles ou parasitaires, notamment celles liées à la réforme COPERNIC. Remarquons que l’exécution de ces propositions n’aurait aucun effet ni sur l’usager, ni sur le fonctionnaire, mais diminuerait tant soit peu le poids des structures administratives et permettrait un allégement fiscal sur les revenus du travail, ce qui ne manquerait pas de donner un coup de fouet à l’emploi ! On peut dès lors se demander pourquoi les ministres n’y pensent pas et préfèrent dramatiser la recherche des deux milliards en opposant les tenants de taxes nouvelles aux partisans des réductions, alors qu’une troisième voie intelligente est largement ouverte. La raison est que cette troisième voie s’attaque aux privilèges de différentes classes et groupes de pression incrustés dans le pouvoir et bénéficiant de  l’écoute des décideurs.

Au terme des travaux budgétaires, DI RUPO pourra encore déclarer  que le peuple est sauvé et que le fonctionnement de l’économie ne sera pas menacé par ses décisions, mais il oubliera de dire qu’il n’a guère réformé ni remis en question et les avantages parasitaires et la mauvaise gestion ; pourtant, ce ne sera que partie remise et, à l’instar de ce qui se fait dans les parlements, l’opinion publique exigera de plus en plus qu’on lui rende des comptes sur la gestion publique qui mérite transparence, rigueur et efficacité dans l’intérêt du citoyen certes, mais aussi dans l’intérêt même du service public et des règles démocratiques. Quant à la râpe à fromage chère à VANDE LANOTTE, on peut en rire doucement car elle n’aura guère râpé !


(1) Remarquons que le déficit budgétaire est toujours mis en rapport avec le PIB et non avec le budget qui en fait la moitié ; le déficit budgétaire effectif avoisine donc le double du déficit en relation avec le PIB.



diagnostic, sommaire du n°296 (jmars 2012)

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