Les errances de Marcourt et compagnie

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°295, février 2012)



Dans notre éditorial d’avril 2011, nous saluions la mise en place de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette décision, écrivions-nous, est importante, car, devant la Flandre qui se constitue en nation, il fallait développer un scénario crédible sous peine de disparaitre ou en tout cas d’être broyé par la Flandre qui, rappelons-le, est majoritaire dans ce pays et qui détient la plupart des leviers stratégiques de l’État. La passivité des responsables francophones et  leur négation de la réalité étaient donc étonnantes et ne peuvent s’expliquer que par un attachement affectif ou intéressé à l’État unitaire devenu fédéral et qui deviendrait une confédération sous direction flamande. Car, qu’on ne se méprenne pas, la confédération n’est qu’un schéma de liquidation qui permettra à la Flandre de garder la direction de ce qui l’intéresse encore après que les Francophones auront tout cédé, à savoir la représentation internationale de la Belgique, l’armée, voire la justice et l’accès au territoire.…

On pouvait espérer que les Wallons et les Bruxellois s’emploieraient enfin à concrétiser le projet et ainsi à renforcer les liens entre les deux entités francophones du  pays.
Malheureusement, en janvier, le ministre socialiste MARCOURT y allait de son couplet sur la nécessité de déconstruire la Fédération et quelques jours plus tard en rajoutait une couche en prônant la régionalisation de l’enseignement. En cela , il était rejoint par quelques régionalistes wallons qui s’engouffraient dans la brèche. Aussitôt le ministre-président flamand PEETERS a repris la balle au bond et offrait les bons services de la Flandre à Bruxelles. En guise de baiser de l’ours, c’est évidemment bien joué !

Les déclarations de MARCOURT sont évidemment mal venues et extrêmement dangereuses pour l’avenir du peuple francophone ; comme nous l’avons déjà expliqué, Bruxelles et la  Wallonie forment d’abord et avant tout une alliance de raison : en effet, Bruxelles sans la Wallonie ne pèse que 10% de la population et la Wallonie sans Bruxelles ne pèse qu’un peu plus de 20% du PIB ! Par contre, Bruxelles et la Wallonie représentent ensemble plus de 42% de la population belge et plus de 40% du PIB ; il est donc évident que, dans un État dominé par la Flandre, qui  concentre  près de  60% de  la  population et 60% du PIB,  cette  alliance  est  indispensable si on ne veut pas être réduit à la portion congrue dans tous les débats sociaux et économiques qui agitent le pays.

Au-delà de l’alliance de raison, il faut également que les Francophones aient la volonté de construire un avenir commun basé sur leur culture commune et de créer une patrie francophone composée de deux entités distinctes conservant chacune ses compétences régionales propres.

Il est bien évident que les velléités de MARCOURT remettent en question ce projet et anticipent  le repli wallon qui se solderait par une sévère défaite de tous les Francophones ; car l’abandon de la Fédération impliquerait à terme la remise en question des liens de solidarité et même de toute vision commune, ce qui permettrait à la Flandre de faire main basse sur Bruxelles et de réduire la Wallonie à une minorité assistée. Quel manque de vigilance et de sens de l’histoire ! Au contraire, comme nous l’avons écrit, les liens doivent être approfondis et renforcés par des politiques communes et en particulier par celle de l’éducation et de la culture en attendant que la Fédération reçoive des compétences régaliennes.

Cette volonté de constituer un avenir commun entre les 3,5 millions de Wallons et le million et cent cinquante mille Bruxellois ne doit pas nous rendre aveugles sur le mal profond qui ronge la Wallonie et la Communauté française ; celles-ci sont en effet empêtrées dans un clientélisme massif  qui provoque une véritable crise de confiance dans leurs institutions.

Le dossier du Soir, publié dans son édition du 4 février, rappelle la mainmise  du PS sur la plupart des postes de la haute administration du Service public de Wallonie et du ministère de la Communauté française ; si cette mainmise avoisine les 70% des postes, le solde est attribué au CDH, les autres partis se contentant de miettes. La mainmise ne se limite pas aux administrations centrales, mais concerne aussi les pararégionaux et paracommunautaires qui, presque tous, sont aux mains du PS. Et l’étude ne fait pas état des structures des grandes villes comme Charleroi ou Liège, encore plus verrouillées par le parti socialiste.

La mainmise ne se limite pas aux postes de pouvoir, mais entraine la création d’une énorme clientèle par le recrutement de milliers de contractuels  et par le biais des cabinets pléthoriques ;  enfin, le tableau ne serait pas complet si on ne dénonçait pas  la véritable lasagne wallonne qui consiste à créer des couches successives de services publics, et à y recruter des affidés. Cette lasagne wallonne est évidemment extrêmement indigeste tant pour les  finances publiques que pour  le contribuable qui doit en définitive la supporter soit en étant soumis à des prélèvements supplémentaires, soit en étant privé des investissements auxquels il a droit.

La discussion sur l’avenir de la Fédération ne peut en aucun cas éluder le problème de la gestion wallonne et de la politisation et du clientélisme qu’elle a érigées en systèmes de lotissement. C’est d’autant plus urgent que la Région  ne pourra compter indéfiniment sur la solidarité de l’Etat et celle de la Flandre et devra à terme  assumer ses dépenses et ses excès ; dans cette hypothèse, le cout de la lasagne wallonne et de sa politisation risquent de devenir prohibitifs et de provoquer  une chute du revenu des citoyens wallons. Il est donc indispensable non seulement de renforcer la Fédération, mais aussi, et simultanément, de lancer le débat sur les pratiques clientéliste en vigueur dans la Fédération et ses composantes (la Région bruxelloise n’étant pas non plus à l’abri des reproches).

Le projet de la Fédération doit donc aller de pair avec la réforme des pratiques de gouvernement sous peine d’être voué à l’échec. En effet, la Fédération devra disposer d’outils d’administration efficaces et dans lesquels les citoyens devront avoir confiance. C’est évidemment d’autant plus indispensable que sa réputation sera à construire. Bref,  le double défi, celui de la création de la Fédération et celui de la réforme des pratiques de gouvernement, est certes énorme, mais sa réussite est le prix à payer pour constituer une patrie francophone et permettre à ses 4,7 millions d’habitants de bâtir un avenir sérieux et digne.


diagnostic, sommaire du n°295 (février 2012)

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