éDITORIAL

les gilets jaunes :

une contestation pertinente* !


Le mois de novembre est secoué par une nouvelle contestation très active, assez inédite et lancée par des groupes informels et non structurés, qui profitent de la communication rapide des réseaux sociaux pour lancer leurs mots d’ordre et leurs consignes de rassemblement. La contestation très politique, bien structurée et bien organisée des syndicats du régime est ainsi doublée : les piliers syndicaux sont surpris et regardent avec beaucoup de réserve ces nouveaux acteurs qui paraissent les concurrencer en tant que manifestants « institutionnalisés » sur la voie publique.


Personne ne prévoyait l’émergence d’un tel mouvement, sa capacité de mobilisation et son aptitude à faire état d’un ras-le-bol largement partagé eu égard à ses critiques. Car il ne faudrait pas prendre cette contestation à la légère, même si elle peut parfois déraper, prendre des formes différentes et faire l’objet de tentatives de récupération.


Il faut croire également que notre système verrouillé de concertation, du reste vidé de son contenu par le gouvernement fédéral, ne parait plus adapté à résoudre les problèmes posés par une partie de la population, qui se sent de plus en plus exclue et marginalisée par une société numérique mondialisée et vivant dans les métropoles.


Il est vrai que de nombreux citoyens, en Wallonie et à Bruxelles, vivent avec des revenus bas, alors que la finance et le monde politique affichent des revenus souvent indécents ou immérités. Faut-il remarquer que le mouvement est essentiellement wallon, preuve supplémentaire que cette région regarde et a toujours regardé vers la France où le mouvement est né et preuve tout aussi évidente que la situation socio-économique de la Wallonie reste préoccupante (1) ?


C’est évidemment difficile d’accepter, quand on perçoit une allocation de chômage de 1.000 euros ou un salaire équivalent pour un emploi à mi-temps, que des gens qui disent défendre l’intérêt général perçoivent des revenus de 6.300 euros net et qu’ils le justifient en plus par la nécessité d’échapper à la corruption ! De même, il est incompréhensible que des mandataires payés à ce tarif perçoivent des indemnités dites de sortie de plusieurs centaines de milliers d’euros, alors qu’ils rempilent dans un autre mandat ou qu’ils récupèrent d’autres fonctions aussi bien rémunérées. Il y a quelque chose qui ne va plus dans ce mauvais scénario.


Certes, les abus dans les professions privées sont tout aussi inadmissibles, sauf que cela n’est pas à charge directe des budgets publics et que leurs bénéficiaires ne s’érigent pas en défenseurs de l’intérêt général. Bref,  le fossé entre le comportement effectif des politiques et le comportement attendu ne cesse pas de se creuser. On ne peut continuellement invoquer l’intérêt général en percevant des rentes excessives et indues pour un certain nombre d’entre eux.


Ce divorce est de plus en plus flagrant, d’autant que l’information circule abondamment et est amplifiée par les réseaux sociaux. Malgré les multiples alertes, le monde politique reste pourtant sourd et continue à octroyer à ses mandataires et à ses affidés de multiples mandats et prébendes.


Enfin, comme nous l’avons souvent souligné, le nombre de mandataires est manifestement démesuré, comme à la Région bruxellois dont le parlement compte 89 élus tous rémunérés généreusement. Le monde politique se révèle donc incapable d’adopter les mesures de réduction promises comme à Bruxelles-ville, où le nombre d’échevins a augmenté en dépit du programme de certains partis formant la majorité.


Au-delà de ce malaise envers la classe politique, c’est évidemment la vie chère qui est le cheval de bataille du mouvement et en particulier le renchérissement des fournitures de base comme l’électricité ou l’eau, principalement par l’augmentation de diverses redevances et taxes. Encore, une fois, les taxes et les impôts doivent être légitimes et justifiés : il faut donc expliquer inlassablement leurs objectifs. Cela étant, il est difficile d’accepter qu’au niveau de perception de prélèvement public qui place la Belgique en deuxième position parmi les pays les plus taxés, il soit impossible de réduire les poches de pauvreté et faire en sorte que tant les pensionnés que les salariés puissent percevoir des moyens suffisants. Il y donc quelque chose qui ne fonctionne pas dans la redistribution, constamment amputée par des dépenses parasitaires. C’est donc le parcours de l’euro perçu qu’il faut refaire et examiner pourquoi il n’atteint pas ses objectifs, soit par détournement, soit par la multiplication de structures inutiles ou parasitaires. Le GERFA lutte inlassablement contre la création de machins de toutes sortes en Wallonie et à Bruxelles, qui privent les budgets publics de moyens bien nécessaires pour lutter contre la pauvreté ou simplement pour ne pas surtaxer des biens et des services essentiels.


Les gilets jaunes font état également d’une revendication-clé, à savoir l’instauration du référendum qui permet aux citoyens d’approuver ou de refuser tel ou tel choix politique (2).


Pour un mouvement qui vient d’émerger, c’est assurément positif car il met le doigt sur un dysfonctionnement important de notre système démocratique.


Or, en Belgique, ce n’est qu’au moment des élections que les citoyens sont invités à faire leur choix sur la base de programmes publicitaires aussitôt jetés aux oubliettes après. Cette attitude doit être condamnée : une chose est d’expliquer aux citoyens qu’on ne peut appliquer un programme dans sa totalité et qu’il faut conclure des compromis, autre chose est d’appliquer des mesures en opposition frontale avec le programme. Par ailleurs, cette attitude cavalière des partis renforce le divorce avec les citoyens qui perdent confiance et qui ne sont plus que des machines à désigner les mandataires bien payés (3).


Pourquoi dès lors les options du gouvernement en matière de pensions, de chômage, d’achat de matériel militaire, de défense ne pourraient-elles pas être soumises au peuple à l’instar de ce qui se pratique en Suisse depuis longtemps, en assortissant évidemment la consultation de garanties telles que la double majorité afin qu’une Communauté ne soit pas systématiquement minorisée ? Pourquoi les mesures très discutables en matière de pensions n’ont-elles pas fait l’objet d’un véritable débat et ont été acquises au parlement majorité contre opposition, alors que la plupart des parlementaires n’y comprenaient pas grand-chose et faisaient confiance aux experts ? Pourquoi l’acquisition de l’avion de chasse F35, qui coute près de 4 milliards à l’achat et une bonne quarantaine sur sa vie opérationnelle, ne pouvait-elle être débattue par les citoyens et pourquoi ce budget énorme a-t-il été décidé par deux ou trois ministres et quelques experts militaires de la Défense ? Pourquoi les réformes institutionnelles et leurs constructions biscornues et couteuses ne peuvent-elles être soumises aux citoyens ? Quelle est la plus-value ou la moins-value de la sixième réforme de l’Etat dont la grande majorité des citoyens ne connait aucun élément ?


Le mouvement des gilets jaunes ne doit donc pas être pris à la légère, car il exprime non seulement un mécontentement mais aussi une désespérance par rapport à un monde politique qui affiche sa réussite et sa bonne conscience et par rapport à des citoyens très favorisés préoccupés d’abord par la qualité de l’air et par celle de leur nourriture. Ces préoccupations sont certes importantes, mais elles deviennent hors de prix pour des citoyens précarisés qui ne peuvent faire leurs achats dans des magasins de qualité ou qui doivent payer les taxes d’environnement sur le carburant diesel dont ils sont des consommateurs captifs (4). Certes, la préoccupation écologique est essentielle, mais il faut que son cout ne soit pas répercuté essentiellement, par le biais des taxes indirectes, sur le seul travailleur pauvre, sur le pensionné modeste ou sur le chômeur, alors qu’il ne touche que marginalement les plus aisés.


La mutation démocratique, qui implique partiellement la remise en question de la démocratie représentative et de la particratie, comme la transition écologique qui implique un autre mode de consommation et de vie quotidienne, sont les défis qui traversent nos sociétés et dont le mouvement des gilets jaunes est une expression.


C’est à la pertinence des réponses à ces deux défis que notre société sera évaluée.

Michel LEGRAND


*Par cet éditorial, il est bien entendu que le GERFA ne cautionne ni les violences, ni la destruction de mobilier urbain ou de voitures de police qui sont le fait de casseurs qui ont infiltré la manifestation du 30 novembre.


(1) L’indice européen de niveau de vie de la Wallonie est à 93 tandis que celui de la Flandre est à 130 ; la crise industrielle qui a frappé la Wallonie date maintenant de 50 ans !    

(2) Cette mesure est prônée par le GERFA depuis longtemps, en vain. 

(3) Il faut revoir la structure des indemnités des mandataires, les réduire pour certaines et dans la foulée réduire ou supprimer les indemnités de sortie et revoir les droits à la pension ; enfin, ne serait-il pas judicieux de soumettre les indemnités à la sécurité sociale ? L’emploi du terme « indemnité » est d’ailleurs devenu inapproprié, car il ne s’agit plus de la compensation de frais exposés ou de dommages subis, mais de véritables revenus.

(4) Alors que le kérosène n’est pas taxé et que les superconteneurs polluent au maximum avec du mazout de basse qualité.