éDITORIAL


le f35 : un TReS mauvais choix !


C’est décidé : le gouvernement a choisi le chasseur américain F35 de Lockheed Martin pour remplacer les 54 F16. C’est donc une commande de 34 F35 qui sera bientôt confirmée auprès de l’agence américaine publique qui centralise les commandes et auprès de l’avionneur.

Cette décision prise par le gouvernement, sept mois avant la fin de son mandat, est très négative dans tous ses aspects : technique, budgétaire, stratégique et tactique, économique, politique et européen (1).

Le gouvernement n’a eu cure de tous les avis négatifs -sauf ceux des militaires- et a imposé son choix qui transpirait depuis longtemps, puisqu’il ne faisait aucun doute que l’avion américain avait les faveurs de la N-VA et du CD&V (2)

Sur le plan technique, la décision est mauvaise, car l’avion, dont la version commandée n’existe pas encore, recèle de multiples problèmes et n’est pas toujours opérationnel dans les pays où il a été déjà livré. Tantôt ce sont des problèmes de moteur, tantôt des problèmes de sièges éjectables, tantôt ce sont des problèmes informatiques particulièrement sensibles et difficiles à résoudre. En effet, l’avion doit disposer d’un système informatique extrêmement précis qui lui permet d’être en interaction avec d’autres appareils et donc de voir ce que des avions situés à d’autres endroits sont capables d’observer. Evidemment, il faut intégrer toutes les données, voir si le système fonctionne et si le pilote est capable et de les examiner et de les traiter. Sur ce point, l’avion dit de cinquième génération est donc en avance à condition que cela fonctionne, ce qui ne parait pas le cas puisque les forces aériennes qui en disposent se sont bien gardées de l’engager au combat.

C’est un avion dit furtif, donc capable d’échapper à la détection des radars adverses. Mais pour bénéficier de la furtivité, il a fallu réduire ses capacités de vol comme l’autonomie, la rapidité, les capacités d’emport des armes ou la manoeuvrabilité. Par ailleurs, beaucoup d’observateurs considèrent que l’avion furtif en 2018 ne le sera plus guère en 2025 à la suite de l’évolution des radars …au moment où la Belgique en disposera. Enfin la furtivité d’un avion qui dispose d’un réacteur hyperpuissant développant un volume de chaleur important et une onde très forte est toute relative.

Bref, à l’heure actuelle, le choix technique ne convainc pas ! Rappelons tout de même que la Belgique a déjà été confrontée à de mauvais choix lors de l’achat du F104 qui a multiplié les problèmes et dont une bonne quarantaine ont été perdus par accidents.



Sur le plan budgétaire, le choix est tout aussi préoccupant. Si l’achat lui-même ne coute  que 3,8 milliards d’euros, soit 112 millions par avion, soit le double de ce qu’aurait pu rapporter la privatisation de BELFIUS, sur quarante années, il risque des s’élever à une bonne quarantaine de milliards, tout cela pour une flotte de 34 avions dont le taux de disponibilité ne devrait pas dépasser 30% et encore, c’est assez optimiste et cela ne tient pas compte des pertes éventuelles. On dépense donc une fortune pour disposer tout au plus d’une dizaine d’avions opérationnels, les autres étant en entretien ou en maintenance. C’est très cher payé. Quant à son utilisation, elle est carrément hors de prix puisque l’heure de vol coutera pas moins de 40.000 euros alors que l’heure de vol du F16 coute entre 6.000 et 7.000 dollars, soit un rapport de un à presque sept. Un tel cout le rendra rapidement impayable et il est donc fort probable qu’on doive sacrifier d’autres postes budgétaires pour y faire face ou qu’on réduise le nombre d’heures d’entrainement ou de veille. C’est donc un jouet particulièrement couteux sélectionné par des militaires plus proactifs en Kriegspiel qu’en réalités budgétaires et politiques.


En effet, on peut réellement s’interroger sur l’utilité d’une telle machine pour la Belgique. Une aviation de combat dans notre pays a deux fonctions principales : la police aérienne et la défense du territoire en commun avec les états voisins. Quelle est l’utilité d’un avion furtif pour ces deux missions, puisqu’il n’est pas censé se mesurer aux défenses de l’ennemi ? En fait, l’avion furtif est bien un avion offensif destiné à percer les défenses adverses. A notre connaissance, la Belgique n’est en guerre avec aucun Etat ; c’est donc dans le cadre d’une attaque cordonnée de l’OTAN contre un pays tiers que ces avions pourraient être utilisés. Si c'est pour aller balancer des bombes

sur tous ceux qui ne nous plaisent pas et laisser le chaos après, ça ne sert à rien de disposer d'avions offensifs capables de percer les défenses adverses. La politique de la canonnière est révolue depuis longtemps et ne correspond plus aux volontés des peuples européens.

Sur le plan économique, le bilan est tout aussi désastreux puisque les retombées économiques, soi-disant évaluées à 3,6 milliards, ne sont guère identifiées. Plus grave encore : alors que l’industrie aéronautique wallonne est particulièrement active et représente près de 70% de l’activité aéronautique industrielle du pays, la clé de répartition ne lui accorde qu’un maigre 30% pour 20% à Bruxelles et… 50% pour la Flandre dont l’industrie aéronautique ne représente que 30% du total. Et encore, il est possible que ces chiffres optimistes soient revus à la baisse ; de toute manière, la plus-value industrielle sera faible et l’industrie wallonne ne trouvera pas dans ces commandes des créneaux porteurs pour la simple et bonne raison que les pays partenaires du projet (Angleterre, Pays-Bas, Italie,  etc.) ont déjà pris le meilleur pour leurs industries. Nous payons donc au prix fort un avion dont les retombées profiteront essentiellement aux pays partenaires. Quant à l’entretien, il est fort possible qu’il ne puisse même pas être fait en Belgique et doive être effectué en Angleterre (3). Enfin, avec 34 appareils très couteux pour deux bases (et moins d’une trentaine si on tient compte des accidents), le risque est grand que la base de Florennes passe à la trappe, d’autant que les fameuses bombes nucléaires américaines n’y sont pas entreposées.

Que des ministres francophones censés protéger et promouvoir les intérêts de la Wallonie aient accepté une pareille répartition s’apparente à une véritable trahison. Il parait clair que les ministres MR n’ont pas fait le poids et se sont laissé dicter leur abdication en rase campagne. Il ne sert à rien de faire les gros bras et d’expliquer que le choix est rationnel, si c’est pour constater que l’industrie wallonne, qui dispose d’un savoir-faire reconnu en industrie aéronautique, se contentera de miettes, le reste étant attribué aux industries flamandes.

Sur le plan européen, ce choix pose également problème. Il ne sert pas à grand-chose de proclamer son engagement vis-à-vis de l’Union européenne si c’est pour faire des choix privilégiant le matériel américain à un moment où le président américain souhaite réduire ses liens et se distancer de ses alliés. La réponse de la Belgique est pour le moins paradoxale, d’autant que les avions sont dotés d’un système informatique dont le fabricant a la complète maitrise. Pour parler clairement, les avions ne pourront pas effectuer de mission qui ne serait pas approuvée par le constructeur. Le F35 nie donc toute volonté de créer une défense européenne non dépendante d’un pays tiers.

Le choix du F35 représente une des pires décisions du gouvernement MICHEL (4) et illustre particulièrement l’incompétence de ses décideurs et la minorisation des ministres francophones qui comptent pour du beurre et qui ne sont pas capables de défendre les intérêts des 4.700.000 Francophones même dans un dossier où la Wallonie est en pointe. Honte à eux !


Michel LEGRAND

----------------------------------------


  1. Il est très regrettable qu’à l’instar de la Suisse, les citoyens belges n’aient pas été invités à donner leur avis sur un problème qui intéresse leur défense, preuve supplémentaire que la démocratie représentative n’est pas suffisante et qu’elle doit être complétée par des mécanismes de consultation populaire et de référendum.

  2. Déjà en 2013, le ministre de la Défense P. DE CREM avait affiché sa préférence pour le F35 comme d’ailleurs Denis DUCARME !

  3. Ce n’est pas le cas avec le F16 pour lequel l’industrie wallonne dispose de toutes les données d’entretien et de maintenance.

  4. Il eût été préférable de retarder la décision de remplacement, d’autant que les F16 modernisés pouvaient accomplir leurs missions au moins jusqu’en 2030 et d’autant que leur maintenance était parfaite et que leurs conditions d’utilisation restaient très modérées.