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éDITORIAL


DE L’ABANDON DE L’intérêt général Au

profit d’opérations DOUTEUSES!



Parmi les compétences des gouvernants, figure en priorité la gestion des services publics et la promotion de l’intérêt général. Le respect et le renforcement de ce dernier est indispensable, non seulement pour assurer la cohésion sociale mais aussi pour permettre la réussite des activités économiques et commerciales et assurer le bien-être de la population. Sans cohésion sociale, l’activité économique est compromise. Il faut donc être vigilant sur les mesures qui d’une manière ou d’une autre menacent cette cohésion.


Le gouvernement actuel ne parait pas bien prendre la mesure effective de ses décisions ou options en ce qui concerne cet intérêt général et parait se focaliser soit sur des visions idéologiques ou à la mode, soit encore sur des profits aléatoires.


Au mois de juillet, le gouvernement a confirmé sa décision de privatiser partiellement la banque BELFIUS ; il a l’intention, par le biais d’une mise en bourse, de vendre 30% de sa participation et dans la foulée de permettre l’indemnisation des actionnaires-coopérateurs d’Arco à hauteur de 600 millions prélevés sur le produit de la vente. L’opération rapporterait donc tout au plus 1,5 milliard d’euros, somme qui serait affectée à la réduction de la dette publique.


Rappelons tout d’abord que BELFIUS n’appartient pas au gouvernement mais fait partie du patrimoine commun et a été racheté par l’état belge, après la débâcle et le démantèlement de DEXIA, au prix de quatre milliards qui proviennent donc des recettes fiscales de TOUS les contribuables. Il est donc déjà très contestable qu’un gouvernement décide unilatéralement de vendre une partie du patrimoine collectif, d’autant que les opérations précédentes n’ont pas été couronnées de succès, c’est un euphémisme (1). Dans un véritable état démocratique, ce genre d’opé­ration devrait faire l’objet d’un référendum qui permettrait aux citoyens de donner leur avis et de décider de l’affectation du patrimoine public, de leur patrimoine et non de celui des ministres ou de leurs partis.


La privatisation de BELFIUS, outre le fait qu’elle ne rapportera pas grand-chose, que son impact sur la réduction de la dette publique sera marginal, privera l’état de dividendes confortables, largement supérieurs au cout en intérêts de la maigre portion de la dette publique qui aura été remboursée. Mais, plus fondamentalement, l’en­trée en bourse partielle de BELFIUS modifiera son profil et la rendra plus fragile, d’autant que la pression des actionnaires, même minoritaires, impliquera la course à une plus grande rentabilité, donc à la prise de risques plus importants.


L’expérience des crises de 2008-2010 nous a appris qu’il est important de garder des banques en dehors du marché et de les gérer avec prudence. Le maintien d’une banque systémique dans le giron de l’état se justifie pleinement afin d’assurer le lestage de l’économie et de la rendre donc moins sensible aux soubresauts des marchés, d’autant que son portefeuille de crédits est majoritairement constitué par des dettes contractées par les communes et provinces et divers établissements publics décentralisés (2). 



Cela étant, il faut également que la banque BELFIUS soit gérée autrement et qu’elle devienne une véritable banque de service public privilégiant son métier de banque des communes, assurant aux particuliers un bon service bancaire à prix raisonnable et permettant aux usagers faibles ou en difficulté de bénéficier sans frais d’un service minimum (3).


Il faut donc s’opposer à cette privatisation nuisible qui ne se justifie en rien, qui ne rapportera rien et qui ne satisfait que les exigences idéologiques de quelques ministres et de leurs partis respectifs.


Dans un autre dossier, au cours des vacances, on a pris connaissance des déclarations du patron de la Poste ; en résumé, il souhaite supprimer la distribution journalière du courrier et la remplacer par une distribution tous les deux ou trois jours, étant entendu qu’il sera toujours possible de recevoir son courrier à J+1 à condition que l’expéditeur en paie le cout ! Cette nouvelle réduction est motivée par la diminution du volume postal qui ne justifie plus, selon lui, le passage quotidien du facteur ; cette mesure permettra bien évidemment de réduire les frais de personnel ! Correct, sauf que la réduction du volume était largement prévisible et que l’action de la Poste caracolait à plus du double de sa valeur actuelle il y à peine six mois (4)! Les analystes –qui ne sont ni des ignares, ni des philanthropes- la recommandaient chaudement à l’achat. Le CEO de la Poste (« chief executive officer » comme les dirigeants d’entre­prises publiques se plaisent à se nommer pour singer les sociétés internationales) a une mémoire très sélective, car il oublie de signaler que c’est sur son initiative personnelle que la Poste a racheté au prix fort une société américaine de commerce électronique, la société Radial , qui ne répond pas aux attentes et qui, en plus, recèle quelques cadavres dans le placard ! Encore, une fois, nos gestionnaires, toujours à l’affut d’un bon coup qui fera parler d’eux, ont été séduits par le mirage américain susceptible de leur apporter de gros profits !


Las, même s’ils se vantent de parler anglais, ils ne connaissent ni le marché américain, ni les subtilités des règles américaines de comptabilité et de provisions. Ils ont donc acheté un chat dans un sac et c’est le patrimoine collectif et le service au public qui en assument la facture finale ! Cela étant, on peut se demander quelle était l’utilité d’acheter une société de commerce électronique en Amérique, alors qu’on pouvait très bien engager directement quelques experts. Une fois de plus, on met le doigt sur des initiatives incontrôlées et sur la passivité de l’actionnaire public majoritaire,  incapable de donner une direction précise et incapable de s’opposer aux initiatives malencontreuses d’un « management » en mal d’égo qui aboutissent à un appauvrissement collectif et à la réduction du service public. Après Dexia, Fortis, les investissements exotiques de Schouppe à la SNCB, cela commence vraiment à bien faire : la facture est particulièrement salée ! Il faut donc encadrer sérieusement ces décideurs et les empêcher de nuire et de gaspiller le patrimoine public.

Nous ne pouvons terminer cette analyse sans évoquer le terrible drame de Gênes et le risque de confier à des sociétés privées cotées en bourse des concessions importantes dans les infrastructures publiques. Ne nous faisons pas d’illusions : une société privée qui construit et exploite des infrastructures le fera toujours au cout maximum et en privilégiant la rentabilité et le retour pour ses actionnaires. Il ne faut donc pas s’étonner que l’entretien soit réduit au minimum, mais que les péages soient au plus haut ! En Belgique, heureusement, les infrastructures routières et autoroutières n’ont pas été privatisées mais, dans d’autres domaines, comme l’informatisation, on a payé le prix fort sans disposer du service attendu.


Que conclure de tous ces exemples de mauvaise gestion ? D’abord, il faudrait que ce genre de décision, comme la privatisation de Belfius, ne puisse échapper au contrôle des citoyens et qu’ils soient donc consultés sur des enjeux importants qui concernent à la fois le patrimoine commun et le service public. Ensuite, il faudrait également que l’état, quand il est actionnaire public, assume réellement ses prérogatives en contrôlant et en orientant les gestionnaires. Cela ne sert à rien de disposer de 51 % du capital d’une société ou même 100% comme pour BELFIUS si c’est pour rester passif. Enfin, il faut être particulièrement circonspect quand l’état cède des compétences importantes de service public à des sociétés privées. 


Malheureusement, le gouvernement actuel, pas plus que les précédents (et même plutôt moins), ne parait prendre la mesure de ces enjeux ! Il est donc indispensable que ces décisions stratégiques ne puissent appartenir aux seuls gouvernants et à leurs partis.


Michel LEGRAND


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(1) Les diverses opérations de privatisation, d’entrée en bourse et de fusion ont entrainé la perte corps et bien des deux banques publiques, le Crédit communal et la CGER, sans compter que l’Etat belge traine une ardoise d’une cinquantaine de milliards, logés dans la « bad bank » DEXIA, pour laquelle il a dû fournir sa garantie ! TOUTES les opérations de privatisation des banques, prônées par tous les partis politiques, se sont soldées par des échecs cuisants et par une perte nette de patrimoine, sans compter la disparition des centres de décision.


(2) Le portefeuille de crédits de BELFIUS évalué à 90 milliards ne peut tomber dans des mains qui pourraient le titriser et le vendre à des opérateurs spéculatifs qui pourraient exiger leur renégociation, voire leur remboursement. Indépendamment de ce problème, il pourrait totalement échapper à la gestion de la banque.


(3) Cela ne parait pas l’option actuelle de la banque qui entend séduire des clients disposant d’un capital de 2,5 millions d’euros pour lesquels sept agences haut de gamme (« wealth hubs ») seront ouvertes !


(4) L’action valait 13,05 euros le 31 aout ; le 28 février, elle a atteint son maximum et clôturé au cours de 28,28 ! La dégringolade a été rapide !