il ne faut pas vendre

les bijoux de famille  de l’état!



Cela couvait depuis longtemps : le gouvernement, par la voix de son ministre des Finances, a évoqué la vente des actifs de l’État dans les entreprises ou organismes publics. La volonté exprimée et relayée par d’autres membres du gouvernement est donc bien de privatiser ce qui est privatisable (vendable) et d’affecter les recettes au remboursement de la dette.


Cette décision semble contestable sur chacun des paramètres envisagés : à savoir sur le plan des finances publiques et de la dette, sur le plan macro-économique et enfin sur le plan du service au public.


Tout d’abord, relevons une évidence : on ne peut privatiser que ce qui est vendable et qui intéresse donc des opérateurs privés nationaux ou internationaux qui hument la bonne affaire. En effet, la plupart des entreprises publiques dont on va parler ont accumulé une richesse et un savoir-faire, sinon cachés, en tout cas peu évaluables en espèces sonnantes et trébuchantes. Par ailleurs, ces actifs ont été accumulés par la collectivité, soit qu’elle y ait contribué par le paiement des services rendus, soit qu’elle en ait assumé le cout par diverses subventions produites par les recettes de l’état, donc de tout un chacun. Le débat est donc loin d’être innocent, car il s’agit bel et bien de priver la collectivité de son patrimoine, d’actifs importants qu’elle a accumulés au fil des années.


Mais revenons à l’examen des différents paramètres d’évaluation des opérations de privatisation.


En supposant que l’on privatise partiellement B-POST et PROXIMUS (ex-Belgacom) à hauteur de 25% et totalement BELFIUS, cela va rapporter 4 milliards pour les deux premières et autant pour BELFIUS, soit huit milliards, ce qui devrait permettre de faire passer la dette publique de 446 milliards à 438, soit une diminution de moins de 2% ! Si on ne prend en compte que la dette centrale, retenue pour les critères de la monnaie unique, qui se monte à 377 milliards, les opérations de privatisation permettent de la réduire d’un peu plus de 2%.


Ces différentes entreprises versent à l’État de solides dividendes ; en 2016, les dividendes versés par B-POST, PROXIMUS et BELFIUS se montent à près de six cents millions (1), alors que les intérêts sur la dette publique pour une somme équivalente se monteront à une centaine de millions au maximum et même moins au taux actuel de 0,5%.




Il n’y a donc pas photo et la vente d’actifs qui rapportent de bons dividendes pour combler une dette est un non-sens économique quand le service de cette dette coute moins cher que les dividendes perdus. Élémentaire, mais pas pour le ministre des Finances et le gouvernement. Certes, on nous rétorquera qu’il faut réduire la dette pour satisfaire aux critères de la monnaie unique (viser les 60% du PIB et prouver que l’évolution de la dette tend à cet objectif), mais cette réduction sera faible, autour de deux pourcents dans le scénario le plus optimiste, sans compter que la perte des dividendes creusera le déficit, autre critère de la monnaie unique.


Sur le plan macroéconomique, la critique est aussi sévère.  En effet, une économie aussi tournée vers l’exportation que celle de la Belgique est par nature fragile et sensible aux soubresauts et crises extérieurs dont les effets sont rapidement importés. Il est donc prudent de conserver des outils de stabilisation moins sensibles à la conjoncture et qui permettent de lester l’économie. Le fait de garder deux grandes entreprises publiques orientées vers le marché domestique et employant plusieurs dizaines de milliers de personnes rejoint cet objectif. Pour BELFIUS, l’objectif est encore plus important, car il s’agit de garder une banque systémique qui, par sa stabilité et son volume, permettra de consolider l’ensemble du secteur et partant l’économie toute entière (2).


Le maintien de grandes institutions de service public permet également de garantir un certain nombre de droits, de mener des politiques déterminées et d’empêcher que tous les services soient évalués à l’aune de la seule rentabilité financière. Ainsi, la banque BELFIUS devrait poursuivre différents objectifs en ce qui concerne le financement des collectivités locales (3), les prêts aux petites sociétés et aux « pousses » prometteuses (start-up), mais aussi viser des objectifs sociaux par des prêts aux plus démunis. Il s’agit donc de promouvoir une banque qui est intégrée dans le tissu social, qui permet aux autorités de fixer des objectifs précis sans évidemment remettre en question son équilibre et ses fonds propres. De même, la Poste doit continuer de remplir ses missions de service universel en servant tous les habitants et en leur permettant de recevoir les lettres importantes qui leur sont destinées ; cette exigence est d’autant plus cruciale que « le tout à l’informatique » et aux messages électroniques laisse des milliers de citoyens sur le bord de la route et les empêche de bénéficier de leurs droits ou simplement de se défendre. Pour Proximus, l’enjeu de service public est aussi important puisqu’il doit veiller à la couverture complète du pays ; il est cependant dommage que la tarification soit totalement libre et n’ait pas été mieux encadrée afin, là aussi, de garantir à chacun l’accès aux services.


Enfin, il ne faut pas galvauder le patrimoine public : on a vu ce que les aventures de DEXIA ou les engagements imprudents de FORTIS ont donnés ; la disparition de ces deux fleurons a couté très cher, mais a également réduit le patrimoine de la collectivité, tout cela pour aller spéculer aux états-Unis et pour y boire une fameuse tasse. Il ne faudrait pas réitérer ce genre d’aventures : pour cela aussi, les ventes à des opérateurs internationaux, voire à des fonds de pension ou, pire, à des fonds vautours (4), présente toujours des risques énormes de prédation et de liquidation.


Il parait donc évident que le gouvernement et son ministre des Finances souffrent de myopie et sont incapables d’évaluer les implications d’une fuite en avant dans les privatisations. Que ce soit au niveau des finances publiques, du système économique ou des enjeux de service public, la réponse négative s’impose.


Il faut donc être particulièrement circonspect devant ces projets de vente et les combattre, car PROXIMUS comme B-POST et BELFIUS sont à nous (5).


Michel LEGRAND

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(1) Soit 215 millions pour Belfius, 268 pour Proximus et 133 pour B-POST.


(2) N’oublions que le pays compte quatre banques systémiques : deux dépendent de groupes internationaux très sensibles à la conjoncture (ING et BNP) et une est orientée vers l’économie flamande et l’Europe de l’Est, également sensible ; d’ailleurs, lors de la crise de 2008, aucune n’a tenu le coup et l’état a dû leur venir en aide massivement, sans compter que l’une d’entre elles, FORTIS, a frôlé la faillite et a été rachetée par BNP.


(3) Il faut lui imposer un code de conduite strict et interdire tout montage risqué aligné sur des devises étrangères, voire exotiques, ou sur des indices boursiers ou de matières premières. Il ne faut pas que les pratiques de Dexia et du Crédit local de France renaissent de leurs cendres.


(4) Les fonds de pension tendent à maximiser leurs profits au détriment des acquis sociaux ou des missions non rentables, car ils sont continuellement mis sous pression par leurs actionnaires et leurs créanciers qui sont les pensionnés : la pression est encore plus forte en période de taux d’intérêts faibles. Quant aux fonds vautours, ils peuvent acheter une société sous-évaluée, pour la revendre aussitôt avec gros bénéfice, après l’avoir dépiautée.


(5) En écho à la plateforme « Belfius est à nous » et à sa pétition publiée dans la présente livraison, p.17.






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