éDITORIAL


BAS LES PATTES DE BRUXELLES !


Le communautaire devait être au frigo pendant cette législature. Le moins qu’on puisse  dire,   c’est que la porte du frigo est largement ouverte si l’on s’en tient aux déclarations du député européen et vice-président de la N-VA Sander LOONES sur les antennes de RTL-TVI le dimanche 7 mai. En résumé, il plaide pour un état fédéral allégé, limité à la gestion de la sécurité, des Affaires étrangères, de la Défense et de la dette et dont le conseil serait composé paritairement de quatre ministres wallons et de quatre flamands.


Mais cet état allégé devra disposer d’une capitale gérée en commun par la Wallonie et la Flandre.


Bref, c’est un « état confédéral » pour les Flamands et un état centralisé pour Bruxelles, un véritable mouton à cinq pattes !


Il faut disposer d’un certain culot pour avancer de pareilles options, à moins que la N-VA ne considère que les Francophones sont à ce point affaiblis économiquement et politiquement qu’ils sont prêts à accepter n’importe quoi pour autant que les robinets à subsides ne soient pas taris à court terme.


Mais revenons sur les options de la N-VA au niveau fédéral. Remarquons d’emblée que la N-VA conserve jalousement les compétences déjà gérées quasi exclusivement par le Nord. Ainsi, la sécurité (voir notre article par ailleurs) est déjà sous tutelle flamande et reste en conséquence confédérale ; il en va de même pour la Défense, déjà dirigée par le Nord, qui reste également confédérale, d’autant que les marchés de matériel qui vont être attribués (1) doivent en priorité profiter à la Flandre et que la marche vers l’armée orangiste doit se poursuivre par l’intégration de la flotte sous commandement hollandais et de l’aviation sous commandement hollando-flamand ; les Affaires étrangères permettent à la Flandre de profiter de la marque Belgique même si elle doit laisser une petite place aux Francophones ; enfin, pas question de régionaliser la dette dont la Flandre devrait prendre une part correspondant à sa population et à son PIB, soit plus de 60% (2). L’état fédéral ne garde donc que les compétences déjà gérées par la Flandre ou celle qui peut lui profiter ou celle encore qui pourrait lui imposer une charge trop lourde. Bref, la N-VA ne manque pas de toupet.


Mais le toupet prend encore une autre ampleur à propos de Bruxelles. Alors que la N-VA souhaite alléger l’Etat central, dans la foulée elle se réapproprie la capitale en la faisant gérer paritairement par la Flandre et la Wallonie ! Le paradoxe est évident et frise la rupture ! Cela s’inscrit cependant dans les gènes des partis flamands et dans leur volonté obsessionnelle de récupérer Bruxelles, ville naguère flamande selon la propagande des nationalistes.


Il faut pourtant observer que la bataille linguistique pour Bruxelles est bel et bien perdue et que la capitale continue à se franciser, puisque les Néerlandophones y sont de moins en moins nombreux et que leur pourcentage tourne aux alentours de 7 à 8% sur la base des chiffres officiels : les déclarations d’impôts, les actes de naissance et les immatriculations automobiles –puisque le recensement est interdit-, malgré des services publics fédéraux qui encouragent l’enregistrement en néerlandais (3).


La minorité flamande est donc sous perfusion et le moment de sa disparition ne semble pas éloigné, mais cela ne veut pas dire que les rentes de situation acquises par les Flamands (représentation garantie au Parlement bruxellois, parité au conseil des ministres, bilinguisme des fonctionnaires au niveau local etc.) disparaitraient pour autant.


Pour la N-VA, c’est donc l’heure de la reconquista et, même si les paramètres linguistiques ne lui sont guère favorables, le danger n’est pas négligeable surtout si on prend en compte les capacités de résistance des Francophones.


Car, il faut bien le regretter, celles-ci ne sont guère évidentes. Qu’on se rappelle la dernière volte-face à propos de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde que tous les partis francophones juraient de ne pas scinder sans compensation réelle comme l’élargissement de Bruxelles aux six communes à facilités. Il n’a guère fallu longtemps pour que les partis traditionnels abandonnent leurs engagements pris devant l’électeur et acceptent de scinder l’arrondissement sans aucune compensation effective, simplement en maintenant vaille que vaille les facilités linguistiques existantes et en s’en vantant. Les reculades des Francophones sont nombreuses comme encore récemment l’instauration du bilinguisme fonctionnel dans les administrations fédérales, approuvé imprudemment par le PS, le MR et ECOLO et mis en œuvre en 2017 avec la complicité du MR.


Le ventre francophone est donc très mou, peu soutenu par un gouvernement bruxellois, dont les chefs, un Flamand et un demi-Francophone, ne sont guère résistants devant les revendications flamandes, et par un gouvernement wallon empêtré dans les affaires et constant demandeur de solidarité  budgétaire. Le risque est donc grand que les Francophones signent à nouveau des compromis détestables pour quelques milliards en retardant ainsi la date de la fin de la perfusion flamande. Ce serait évidemment une grave erreur. Comme ce fut également une grave erreur d’accepter pour Bruxelles une clé de répartition budgétaire de 80% pour les Francophones et de 20% pour les Flamands, qui prive les Francophones de moyens bien nécessaires pour l’école et pour les services aux personnes.


Il faut donc au contraire réaffirmer la pérennité de la Région bruxelloise, son statut de Région à part entière, sa gestion par les Bruxellois, mais aussi dénoncer constamment les charges injustes et énormes qui lui sont imposées pour faire vivre un bilinguisme de rente et de façade et satisfaire à une nostalgie politique.


Les Flamands qui plaident si souvent pour l’efficacité devraient faire preuve de plus d’humilité quand on sait que l’usine à gaz bruxelloise est le fruit de leurs revendications et de leurs délires de représentation : 89 députés bruxellois dont d’office 17 Flamands quel que soit le nombre d’électeurs leur accordant leurs suffrages, cinq ministres dont deux Flamands, trois secrétaires d’état dont un Flamand, la parité aux emplois de direction du service régional bruxellois, la multiplication des adjoints bilingues dans les pararégionaux, etc.


Les Francophones doivent donc être particulièrement attentifs devant des revendications a priori sans légitimité, car l’histoire nous apprend que le mouvement flamand ne renonce jamais.


Les Flamands critiquent Bruxelles, la trouvent sale, dangereuse, mal gérée, mais ils n’ont de cesse de vouloir la mettre sous tutelle et de la récupérer pour la réintégrer dans leur territoire.


En résumé, ils désirent Bruxelles sans l’aimer.


La prudence et la vigilance s’imposent donc plus que jamais et impliquent que Bruxellois et Wallons soient capables de se défendre ensemble et de bâtir un avenir commun.


Michel LEGRAND

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(1) Le gouvernement a décidé du remplacement des F16, des frégates et des chasseurs de mines, marchés qui intéressent au premier point le Nord du pays qui souhaite acheter la tranche annulée des F35 commandés par les Hollandais et qui abrite la base navale.


(2) Le PIB wallon est de 23% tandis que le PIB bruxellois est de 18% et que celui de la Flandre est de 59% ; si on prend le critère de la population, 57,5% des habitants sont flamands contre 32% wallons et 10,5% bruxellois. Si on mixte les deux critères pour la répartition de la dette, on arrive à un pourcentage d’environ 60% pour la Flandre.


(3) Ainsi, la plupart des diplomates étrangers en poste à Bruxelles se voient délivrer par le service compétent du SPF Affaires étrangères une carte d’identité de résident domicilié en néerlandais !