éDITORIAL


DE LA Démocratie à la particratie


La démocratie, c’est-à-dire la direction et la gestion d’une société par le peuple et/ou par ses représentants, est surement la méthode la plus efficace, la plus juste et la plus respectueuse des sensibilités. Il faut donc constamment la préserver contre toute une série de dérives qui semblent récurrentes et qui sont mises en place par ceux qui s’en disent les défenseurs.


Entre les partis du XIXe siècle et ceux d’aujourd’hui, il n’y pas photo comme on ne peut comparer le périmètre du service public de 2017 avec celui de 1930.


Le suffrage universel, comme l’extension du rôle de l’état, a amené de profondes mutations qui ne paraissent pas toujours avoir été maitrisées.


C’est ainsi que, pour accompagner l’extension des services publics, le complexe politico-partisan s’est surdéveloppé, au-delà du rationnel et de la bonne gestion. Le nombre de ministres, le nombre de cabinets et de leurs membres, le nombre de machins, la multiplication des intercommunales, le nombre de parlementaires à la Région bruxelloise, le nombre d’échevins ont suivi des courbes d’expansion inédites depuis une trentaine d’années et en particulier depuis la création des nouvelles institutions régionales et communautaires.

Cette extension de l’appareil a produit une augmentation géométrique du clientélisme, puisque la plupart des mandats dans les sociétés publiques ou parapubliques, des engagements dans les cabinets, sont à la discrétion des partis qui ont vu leur rôle se renforcer considérablement. De machines à idées et d’organisations en vue des élections, ils sont devenus de redoutables acteurs de la vie politique, sociale, administrative et se sont mis à en contrôler l’organisation complète.


La mainmise des partis dominants sur les administrations francophones est à cet égard emblématique et a été dénoncée par le GERFA dès les années ’80. Le GERFA avait en effet perçu que cette dérive portait en elle un poison violent pour la démocratie et que l’administration ne pouvait passer sous la tutelle d’organisations privées non démocratiques que sont les partis au détriment des règles d’impartialité et d’égalité des usagers. Si les administrations centrales étaient montrées du doigt, les dérives étaient encore bien plus importantes dans l’enseignement, dans les administrations communales et atteignaient un sommet dans les provinces dans lesquelles le clientélisme et le népotisme règnent en maitres.


(voir suite page 3)


éDITORIAL (suite)


Soyons de bon compte : ce ne sont pas les nouvelles institutions qui ont inventé le clientélisme qui existait déjà au sein de l’état national et qui a pu développer ses métastases en Wallonie, en Communauté française et à Bruxelles.


Le clientélisme est donc devenu une clé de voute du système belge et francophone avec son cortège de passe-droits, d’injustices et aussi avec sa liste de prébendes accordées aux apparatchiks locaux censés structurer le maillage des partis et faire régner leur ordre dans les arcanes du pouvoir. A partir du moment où les partis traditionnels s’engageaient dans le clientélisme tous azimuts, le ver était dans le fruit et le système basculait vers la particratie.


Ce clientélisme n’a pas seulement permis de pourvoir à des emplois dans les services publics ou parapublics mais a produit un véritable maillage partisan par l’intermédiaire des cabinets pléthoriques et par un corps de fonctionnaires dirigeants aux ordres et devant souvent leur poste à un passage plus ou moins long dans un cabinet ou dans un service d’études d’un parti.


Ce clientélisme a évidemment des aspects financiers puisque l’octroi d’emplois, de promotions ou de mandats divers permet aux bénéficiaires d’encaisser des revenus considérables par le seul et unique fait que le parti les soutient.


Et là le clientélisme a pris un développement différent puisqu’il devenait pour l’octroi des mandats dans les intercommunales un enjeu financier de premier ordre dont les mandataires locaux se sont révélés particulièrement friands. La hauteur des rémunérations, la multiplication des mandats a rendu les bénéficiaires âpres et inconscients à la fois et a jeté le discrédit sur leurs compétences, leurs missions et sur les organismes qu’ils étaient censés diriger et contrôler. On est donc entré dans la phase de l’argent fou où les rémunérations n’ont plus grand-chose à voir avec la fonction exercée et sont le résultat des mécanismes de pouvoir et de rentes indues. Tout cela couplé avec de multiples conflits d’intérêts où les mandataires communaux censés contrôler des structures intercommunales se retrouvaient arrosés par elles et dans les faits muselés. 


Mais ces pratiques ont eu pour effet de créer de véritables usines à gaz dont la fonction essentielle sinon unique était de pomper le maximum de moyens pour le grand bénéfice des clients au détriment des recettes des structures opérationnelles. Car l’argent fou ne se crée pas ex nihilo, mais provient des budgets publics eux-mêmes alimentés par les impôts de tout un chacun, les redevances et les subventions publiques. La prédation est donc évidente et se fait par des mandataires publics, souvent élus, censés préserver l’intérêt général, et avec la complicité des partis qui connaissent les tenants et aboutissants des structures qu’ils ont contribué à créer ou à promouvoir.


Dans un état qui prélève plus de 55% de son PIB, cela ne manque pas d'interpeler d'autant que d'autres états, tout aussi généreux et plutôt bien gérés comme l'Allemagne ou les Pays-Bas, sont loin d'y consacrer une pareille proportion. Il parait donc évident que plusieurs points du PIB sont détournés de l'objectif de service public et servent à arroser le complexe politico-partisan en pure perte. Car ces dépenses parasitaires ne profitent qu'aux rentiers du système et privent la collectivité des moyens nécessaires pour investir ou pour mener des politiques de soutien à l’économie ou de solidarité.


Comme nous l'écrivons par ailleurs, des mesures claires s'imposent si on veut réconcilier le citoyen avec le politique et si on veut récupérer l'argent public détourné.


Mais devant les mesures proposées, on reste sur sa faim car aucune ne permet effectivement de casser le cercle vicieux dans lequel les partis traditionnels et leurs satellites sont embourbés et ont entrainé la société francophone. Alors que la maison flambe, le PS et le CDH se précipitent avec un seau d'eau en criant haro sur les mandataires indélicats alors qu'ils sont à l'origine de leur nomination et du système.

Mais tout cela n'est peut-être pas l'essentiel. En effet, les gouvernants et les mandataires politiques doivent maintenant développer toute une série de mesures liquidant les détournements de l'action publique et limitant le complexe politico-partisan.


Il est quand même symptomatique de relever que, depuis les années '80, les entités francophones ne paraissent pas se relever malgré l'autonomie dont elles bénéficient. Encore en 2015, la croissance du Nord est double de celle du Sud. On ne peut plus décemment accuser l'état central ou le Nord quand on dispose des leviers pour redresser la situation. Il y vraiment de quoi s’énerver devant des politiques qui manient constamment la langue de bois et qui se révèlent incapables d’aider au redressement des régions francophones.

A vrai dire, la lourdeur du complexe politico-partisan, les pratiques de mauvaise gestion, le clientélisme érigé en règle habituelle, les passe-droits se font sentir et empêchent le sud de décoller et de renouer avec une croissance équivalente à son voisin du nord.


Devant une telle situation et le blocage qui s'en suit, la méthode Coué des partis traditionnels ne peut plus être acceptée. Il y en a marre des déclarations de MAGNETTE ou de PRéVOT qui se décernent des brevets d'efficacité alors qu'ils ne paraissent pas capables de prendre la mesure de la situation et du désarroi des citoyens devant leur passivité, leur inertie coupable.


Michel LEGRAND



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