éDITORIAL

 

PETITES leçons DE PARTICRATIE

 


I

l ne se passe guère de jour sans que les partis politiques ne déclarent leur volonté de respecter l'intérêt général et de décider sans a priori partisan. Mais  cela s'apparente souvent à un voeu pieux destiné à rassurer le bon peuple,  rapidement démenti par les  faits. 

 

Deux dossiers récents sont à cet égard  emblématiques de la particratie ambiante, de la mauvaise évolution des responsables politiques et du mépris qu'ils accordent à leurs responsabilités : il s'agit des dossiers ARCO et PUBLIFIN qui visent majoritairement  la Flandre pour le premier et la Wallonie pour le second.

 

Depuis 2008, le CD&V fait de l'indemnisation des coopérateurs-actionnaires d'ARCO son cheval de bataille,  à tel point qu'il l'a fait inscrire dans l'accord de gouvernement de 2014. Contre vents et marées, ce parti flamand essaye d'imposer l'indemnisation des coopérateurs au grand dam de tous les actionnaires d’autres sociétés qui n'ont pas bénéficié de la même sollicitude et qui souvent, comme ceux de DEXIA ou de FORTIS, ont quasiment tout perdu à la suite de l'imprudence et de l'appât de gains faciles des dirigeants financiers. Mais comme les coopérateurs-actionnaires d'ARCO sont en majorité flamands et membres du pilier social-chrétien et donc électeurs pour nombre d’entre eux du CD&V, ils méritent un traitement sur mesure même si, pour l'accorder, il faut prendre quelques libertés avec l'état de droit qui doit dès lors être subordonné à l'intérêt du CD&V. Malgré des décisions de justice négatives, malgré un dernier arrêt de la Cour européenne, rien n'y fait et le CD&V, par la voix de son chef de file Kris PEETERS, s'arcboute au dossier au point de menacer de quitter le gouvernement et d'imposer au Premier ministre une déclaration à la Chambre  rappelant la volonté de trouver une solution pour l'indemnisation des coopérateurs. 

 

Le parti flamand a mis dans la balance le maintien de sa participation au gouvernement et donc l'existence du gouvernement contre l'indemnisation irrégulière et illégale de quelques centaines de milliers de coopérateurs, pour la plupart électeurs du CD&V ou membres du syndicat ou du pilier chrétien. Au-delà  des aspects juridiques, cette indemnisation risque de couter très cher à la collectivité; les citoyens devront donc payer pour satisfaire les électeurs du parti  flamand.

 

La dérive particratique est évidente et affligeante et jette un voile particulièrement négatif sur un parti, déjà responsable de multiples compromissions et du lotissement de l’état (état CVP) et souvent accusé de privilégier ses intérêts au détriment de ceux du pays.



Comment faire confiance à ses responsables quand ils interviennent dans  d'autres  domaines  ou  qu'ils proposent au nom de la rigueur ou des équilibres budgétaires des réductions de service ou des augmentations de tarifs,  alors qu’ils sont prêts à jeter quelques centaines de millions d'euros pour un enjeu clientéliste et électoral;  car, c'est bien là l'objectif pour ce parti : s'assurer le vote des milliers de coopérateurs qui seront indemnisés. Il s’agit donc bien d’une tentative de holdup dont les victimes sont l’ensemble des autres citoyens. 

 

Dans le dossier PUBLIFIN, du nom de l'intercommunale liégeoise tentaculaire active dans les médias, les télécommunications, la distribution et la production d’énergie, ce sont les émoluments ou plutôt les rentes indues de quelques dizaines de mandataires politiques locaux de troisième niveau (les apparatchiks de base),  tous partis confondus, à l'exception du PTB et d'écolo,  qui sont en cause.

 

Qu'a-t-on appris? Que, pour siéger dans une série de comités créés sur mesure, ces mandataires locaux ont perçu des indemnités confortables s'élevant pour certains d'entre eux à près de 70.000 euros. Mieux, si certains ont participé à quelques réunions, d'autres n'ont assisté qu'à une seule. C'est vraiment bien payé, mais cela traduit également leur manque d'éthique et de sens de l'intérêt général et accrédite l'idée, pas forcément fausse, que ces mandats sont des « fromages ». Il a fallu la sortie des présidents de parti pour rappeler ces mandataires à l'ordre et au sens de la mesure. Entretemps, l'intercommunale concernée a supprimé ces comités, preuve par l'absurde qu'ils ne servaient à rien sinon à arroser le système particratique.

 

Dans la foulée, certains mandataires ont avoué leur indélicatesse et promis de verser les émoluments indus à des associations. La belle affaire, car ce n'est pas à des associations philanthropiques ou caritatives qu'il fallait reverser ces rémunérations mais bien à l'intercommunale qui  devait alors en ristourner les montants à la province de Liège et aux communes. Bref, même dans leur volonté de s'amender, ces mandataires n'ont pas été capables de remettre les pendules à l'heure et de restituer l'argent à celle qui l'avait versé et en finale aux budgets provincial et communaux.

 

Enfin, les aveux de ces mandataires pris sur le fait sont vraiment touchants : ils ne savaient pas, ils ont agi de bonne foi, ce n'était pas illégal, on en passe et des meilleures! Si la presse n'avait pas découvert le pot aux roses, les mandataires auraient continué à empocher ce pactole bien venu en s'engraissant en silence sur le compte de la province et des communes.

 

Bref, cette affaire illustre le système particratique et ses rentes multiples qui pervertissent toutes les règles éthiques de la démocratie. A partir du moment où on estime que différents organes publics de décision doivent être composés à l'aune de la représentation proportionnelle, cela constitue une avancée démocratique  permettant le contrôle des missions et des deniers publics, mais, lorsque cette représentation est facturée à un prix astronomique au-delà d'une juste rémunération du travail effectué, cela en devient un système de rente particratique, un pillage des recettes publiques. Cet élément parait avoir été perdu de vue par ces mandataires alimentaires, qui ont oublié qu'ils assumaient une mission d'intérêt général et que leur mandat n'était pas simplement une pompe à fric.

 

Devant ces dérives particratiques à répétition, le citoyen s'étonne, désapprouve mais oublie aussitôt, comme s'il avait intégré l'idée qu'après tout c'était normal et que les politiques, pourtant élus, n'étaient guère dignes de confiance.

 

Quant aux partis, ils jouent à la vierge effarouchée en oubliant un peu vite qu'ils sont comptables et des pratiques et du comportement de leurs multiples mandataires. Et c'est là aussi que le bât blesse : le système a créé trop de mandats, a dilué les responsabilités et a permis à certains de dévoyer la chose publique au seul profit de leurs intérêts personnels.

 

Il faut donc aussi s’interroger sur les dimensions de l'appareil de représentation et de gestion. En effet, l'inflation des mandataires induit la multiplication des rentes de toutes sortes  et l'affaiblissement de leur contrôle. Il faut au contraire resserrer les boulons, réduire le nombre d'échevins, le nombre d'intercommunales, le nombre de parlementaires et de ministres bruxellois, le nombre de ministres des entités francophones et naturellement le nombre et les effectifs de cabinets qui constituent pour une partie d'entre eux des mécanismes parasitaires.

 

Ces réformes attendues tardent à voir le jour et sont freinées par les appareils de parti qui craignent de voir leur pouvoir réduit.

 

Nos institutions démocratiques ont donc besoin d'un sérieux ravalement de façade, non pour les amoindrir, mais pour les renforcer et  donner à ceux qui nous représentent une responsabilité plus grande et une légitimité plus large.

 

Michel LEGRAND