éDITORIAL


LE MANQUE D’IDéal

du gouvernement fédéRAL?


Voici plus de deux ans que le gouvernement fédéral est installé, gouvernement dans lequel les Francophones sont réduits à la portion congrue avec le seul MR qui représente, en comptant large, un quart des Francophones, alors que les partis flamands, avec la N-VA, le CD&V et l’Open VLD, représentent près de septante pourcents des Flamands. Il n’y a donc pas photo et le centre de gravité du gouvernement penche dangereusement au Nord. Les droits des 4,7 millions de Francophones sont donc menacés si le seul partenaire francophone manque de vigilance et cela parait le cas.


Mais, malgré cela, le gouvernement fédéral a-t-il un projet et peut-il faire rêver ?


Sur ce point, on ne peut être que dubitatif. Chaque fois que le gouvernement communique, c’est pour faire état de restrictions, de réductions ou pour stigmatiser une catégorie ou une autre, tantôt les chômeurs, tantôt les pensionnés, tantôt les malades, tantôt les fonctionnaires !


Les pensions des agents des services publics sont ciblées et vont de réduction en réduction. Pour un jeune attaché qui commence sa carrière, la pension qu’il percevra dans une trentaine d’années a été réduite de plus de vingt pourcents en cumulant la suppression des compléments d’âge (supprimés pour l’essentiel sous le gouvernement DI RUPO), celle des bonus, la suppression de la valorisation des années d’études et l’allongement de la carrière couplé au report de l’âge de la retraite. Cela fait beaucoup d’autant que les coupes sont souvent idéologiques et non nécessaires, car le montant des pensions va se réduire progressivement. Le ministre BACQUELAINE justifie toutes ces mesures par le respect du principe d’égalité entre les différents régimes de pensions, mais oublie les avantages extralégaux accordés aux autres régimes. Le gouvernement s’écharne donc sur la fonction publique, à tort, et promeut un discours injuste. Certes, les droits acquis sont vaille que vaille préservés (1), mais les réformes vont faire très mal dès 2018 et les réductions iront en s’accroissant au cours des prochaines années.


Si l’idée du "tax shift"(virage fiscal) n’était pas mauvaise et a permis d’augmenter le salaire poche, son financement n’a pas été bien évalué et est largement compensé par l’augmentation de la TVA sur l’énergie et par la suppression d’une augmentation d’index. Comme on l’a souvent écrit, la Belgique affiche un taux de prélèvement fiscal des pays du nord avec une efficacité des services publics des pays du sud.


(voir suite page 3)

EDITORIAL (suite)


Il n’y donc pas de miracle : si on veut réduire les prélèvements fiscaux, en particulier sur les salaires modestes et moyens, il faut supprimer une série de dépenses fiscales et réduire le complexe politico-partisan. Sur ce dernier point, on attend toujours des propositions substantielles. Mieux, au lieu d’aller dans ce sens, le gouvernement, par la voix de son premier ministre, a réitéré son intention d’indemniser les actionnaires d’ARCO, à la demande pressante du CD&V qui en fait son combat symbolique et qui incarne le clientélisme électoral. Il est vrai que pour défendre ses clients-électeurs, on peut avaler quelques couleuvres, même si c’est au détriment du principe d’égalité et au préjudice des finances publiques.


Le gouvernement ne développe donc aucune vision qui dépasse les exigences des comptes de la nation. Il est donc le comptable général, mais même sur ce point, il n’atteint pas ses objectifs puisque la dette publique continue d’augmenter et que le déficit n’est pas réduit et plafonne autour des 3% du PIB (2).


Enfin, les partis flamands du gouvernement ne cessent de se disputer et le Premier ministre joue constamment le rôle de modérateur et d’arbitre en essayant de rétablir la bonne entente entre eux.


A priori, cette position d’arbitre devrait permettre aux Francophones d’être mieux entendus et de faire valoir leurs positions. C’est tout le contraire qui se passe et les Francophones paraissent muets et anesthésiés.


Les ministres francophones ont laissé passer le bilinguisme fonctionnel des ‘managers’ et ont permis ainsi à la N-VA d’accrocher une plume à son chapeau. Certes, c’est en 2002, sous le gouvernement VERHOFSTADT et grâce à la complicité du PS, du MR et d’éCOLO, que la faute a été commise, mais l’affaire pouvait encore être bloquée au conseil des ministres. Les ministres francophones n’ont rien dit et ont laissé passer la N-VA (3).


De même, les ministres francophones ne parviennent pas à s'imposer dans la direction de l'armée qui reste sous domination flamande; les équilibrages tant vantés restent purement cosmétiques et ne renversent pas la mainmise flamande. Mieux, les accords avec les Pays-Bas anticipent de plus en plus la création d'une armée intégrée orange qui parlera exclusivement néerlandais et où les Francophones occuperont les postes subalternes. Les ministres ne sont pas non plus capables d'imposer leurs vues et leurs intérêts dans le dossier des investissements du rail comme dans celui du survol de Bruxelles. Le rail wallon n'a pas la part qui lui revient et certaines lignes restent négligées comme celle de Namur à Arlon ou le réseau express régional. Même constat dans le survol de Bruxelles où les partis flamands s'opposent à toute révision qui aboutirait à réduire la pression sur les zones densément peuplées de la capitale. Mieux, le gouvernement fédéral estime que les amendes infligées par la Région bruxelloise aux compagnies bruyantes doivent cesser. Enfin, la compagnie de gestion de l'aérodrome plaide maintenant pour son extension, qui aboutira nécessairement à l'augmentation des nuisances pour les habitants francophones de la capitale.


Les Francophones ne marquent donc aucun point.


Certes, un gouvernement doit gérer, mais il doit aussi être capable d'insuffler sinon du rêve, au moins une vision qui permet aux citoyens de s'associer à un projet commun.


Si la gestion d'un état se limite à un rôle de comptable, au demeurant mauvais, il ne faut pas s'étonner que le citoyen s'éloigne de la politique et fasse le choix de discours plus lapidaires.


Michel LEGRAND

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(1) Le ministre l'affirme, mais sa conception des droits acquis est restreinte à la valorisation des années d'études sur la base des années de service acquises avant 2018, alors que le droit acquis devrait concerner pour les fonctionnaires nommés avant 2018 la totalité des années d'études.


(2) En fait, il augmente en chiffres nominaux puisque le PIB augmente ; quant à la dette publique, elle constitue une bombe à retardement quand les taux d’intérêt vont remonter  et que la charge va forcément augmenter; remarquons aussi que la dette publique a particulièrement été creusée au cours des années 1999-2003 par le gouvernement VERHOFSTADT, qui n’a pas profité de l’embellie économique pour la réduire mais a multiplié les dépenses inutiles.


(3) Voir notre communiqué du 22 octobre publié sur notre site et dans notre livraison de novembre ("d" n° 342, pp. 4-5).