éDITORIAL


OU est LA politique industrielle ?


Après l’annonce de la fermeture de Caterpillar, la Belgique, ou plutôt la seule Wallonie, est sous le choc. Les politiques se pressent au chevet du malade et multiplient les déclarations agressives ou guerrières : on va faire payer les Américains, on va exproprier les terrains, ce sont des voyous et on en passe et des meilleures. Ces déclarations ont simplement pour but de canaliser la colère bien compréhensible des travailleurs, mais ne permettent guère de revenir sur la décision. Aucune démarche utile n’a été engagée directement auprès de la multinationale, aucune ambassade n’a été envoyée en Amérique pour essayer de négocier le maintien, non de l’usine, mais par exemple d’un centre de maintenance et d’entretien. N’oublions pas aussi que Caterpillar emploie du personnel dans deux autres implantations situées en Flandre qui, elles, ne sont pas menacées. Relevons cependant que le sort de l’usine était scellé depuis plusieurs années dans la mesure où le chiffre d’affaires de la société a été réduit de 40% en quatre ans et que le matériel produit à Gosselies, essentiellement des engins pour les travaux miniers, subissait une mévente structurelle liée à la chute des matières premières (1). Certes, la décision pouvait tomber sur Grenoble, l'autre usine visée, mais la réduction de capacité était sans appel.


Cela étant, revenons un moment sur la politique industrielle du pays. Après la guerre, voire dès l’entre-deux guerres, la Belgique a découvert la potion miracle des investissements étrangers et a attiré sur son territoire les grands noms du montage automobile et d’engins de chantier: Renault, Ford, General Motors (Opel), British Leyland, Caterpillar ont créé des mégausines, aujourd’hui toutes disparues. Seules Volvo à Gand et Audi à Forest subsistent encore, mais le volume de l’emploi n’est plus que l’ombre de ce qu’il était dans les années ‘60-‘70. Les entrepreneurs internationaux ne sont pas venus pour nos beaux yeux, mais pour les avantages énormes qui leur étaient accordés. La Belgique a donc consacré des moyens budgétaires importants pour attirer ces multinationales. On aurait dû savoir que l’investissement dans de simples sites de production était par nature fragile et dépendait de la conjoncture économique, de la comparaison des couts salariaux et des décisions d’états-majors étrangers situés à des milliers de kilomètres, pour lesquels une usine ne représente qu'un simple calcul de rentabilité et un point sur la carte !


A l’époque, il semblait sans intérêt de préserver des champions nationaux, à l'instar de ce qu’ont fait la Suisse, la Suède ou encore les Pays-Bas, pays de taille comparable à la Belgique. Or, c’est bien le maintien des centres de décision et de recherche d’une société, complété par le maintien d’un actionnariat local, qui assure la pérennité des sites de production, d’un certain volume d’emplois et qui freine toute délocalisation ou fermeture brutale.


On a donc préféré consacrer les moyens de l’état à une politique de subventions plutôt que de les consacrer à une politique de création ou de soutien à notre industrie.

(voir suite page 3)

EDITORIAL (suite)


Ce choix se paie maintenant au prix fort et laisse des friches industrielles et du personnel hyperspécialisé, peu mobile et souvent usé par un travail à la chaine.


On pouvait se dire que, même si l’industrie manufacturière disparaissait, la Belgique disposait d’une industrie financière remarquable. Patatras, en quelques années, ce fleuron est passé sous pavillon étranger, la défunte BBL sous pavillon hollandais et Fortis sous pavillon français. Dans la foulée, la bonne entreprise publique CGER, rachetée par Fortis, a disparu dans la débâcle de 2008, de même que le Crédit communal, devenu Dexia, qui s’est associé au Crédit local de France, avant de sombrer corps et biens en laissant une dette de cinquante milliards d’euros garantie par l’état. Seule vestige : la banque Belfius qui a pu renaitre des cendres de Dexia. La perte de notre pôle bancaire, outre les milliards d’euros perdus (2), a eu pour conséquence que, de nouveau, les décisions macroéconomiques ne sont plus prises à Bruxelles, mais à Paris ou ailleurs. 


Et quand l'actionnaire public wallon s'est retrouvé avec un paquet d'actions d'Arcelor, résultat de l'offre d'Arcelor, paquet certes réduit après l'OPA de MITAL (3), qui lui aurait permis de jouer un rôle dans les décisions du groupe, il s'est empressé de les vendre pour alimenter sa trésorerie et pour entretenir le complexe politico-partisan.


Ne parlons pas de la chute de la Société générale qui a vu une partie de l'industrie belge filer sous pavillon étranger, sans que le gouvernement national -en affaires courantes- n'estime utile de réagir. Quelques beaux restes ont été préservés comme l'Union minière -devenue Umicore- dont la plupart des activités ont été transférées en Flandre, ou encore le transport maritime qui ne profite guère au sud du pays.


L'affaire de la SABENA, son dépeçage par les Suisses, sa mauvaise gestion par des administrateurs publics aveu­gles, les revendications léonines de certaines corporations et finalement sa faillite ont privé le pays d'un opérateur industriel de poids et de référence. L'affaire est en train de se répéter avec Brussels Airlines qui risque d'être rachetée par les Allemands de la Lufthansa pour une croute de pain.


Cette longue énumération d'échecs n'est pas dû au simple hasard ou au manque de chance, mais traduit des carences préoccupantes ou des erreurs manifestes dans la gestion de l'Etat. Erreurs dans la politique d'investissement, erreurs dans la politique de gestion des entreprises publiques comme Dexia (4) ou la Sabena, erreurs dans l'absence de préservation contre des dépeceurs; chaque fois les pouvoirs publics se sont révélés incapables de développer une vision stratégique ou simplement de protéger les outils industriels.


Et pourtant, aucune leçon ne parait avoir été tirée du passé (5). Les gouvernants se révèlent incapables de développer une vision industrielle et économique permettant à la fois de sauvegarder des centres de décision et des centres de production. Tordons le coup à une idée absurde et révolue consistant à soutenir que la production pouvait être délocalisée sans problème pour autant que la conception des produits reste dans nos contrées. Erreur flagrante, car nos concurrents asiatiques acquièrent très vite le savoir-faire et le transfert de production annonce bien souvent le transfert de conception et de technologies.


Tordons le coup également à une autre idée qui consiste à dire que nous possédons les meilleurs ouvriers du monde. Slogan qui ne tient plus à l’heure de la robotisation et de la numérisation qui permet une formation rapide et intégrée des ouvriers et qui gomme toutes les différences. Enfin, notre cout salarial brut (et non le salaire poche) est très élevé et constitue un handicap sérieux dans la concurrence de production.


Devant cette désertification industrielle, l’Union européenne n’est pas en reste. Au nom d’une compréhension aberrante de la libre circulation des biens et des services, elle permet une concurrence fiscale et sociale entre Etats européens qui se volent entreprises et emplois. La politique fiscale de l’Irlande comme la possibilité de détachement des employés à bas salaires de l’Europe de l’Est sont antinomiques de l’idée européenne. Au contraire, l’Europe doit développer un socle fiscal et social commun empêchant la concurrence déloyale entre Etats. A défaut, les principes de libre circulation seront, à juste titre, de plus en plus contestés par les peuples européens, lassés des doubles discours.

Michel LEGRAND

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(1) La chute des cours des matières a pour conséquence directe le report d’investissements pour l’extension ou l’ouverture de mines.

(2) A titre d’exemple, ING Belgique (l’ancienne BBL) a transféré au cours des dix dernières années 7,2 milliards de bénéfices au groupe hollandais.

(3) Par le biais des rachats et OPA, la Région wallonne s’est retrouvée avec 8% d’Usinor, puis de 4,2% d’Arcelor, puis de 1,45% d’ArcelorMittal ; la grosse partie de cette part a été vendue pour renflouer Dexia en pure perte et pour financer le plan Marshall. Notons que l’action s’est entretemps effondrée et ne vaut plus que 5 euros au lieu de 25 au moment de la vente à USINOR.

(4) Remarquons que le gratin politique, DI RUPO, DEHAENE et d’autres, ont été administrateurs de DEXIA au moment où la banque s’engageait massivement de façon imprudente dans les produits structurés qui allaient, par leur défaut de liquidité, entrainer son défaut de paiement et sa perte.

(5) A preuve l’attitude des communes flamandes prêtes à vendre 14% du capital d’EANDIS, distributeur d’électricité et de gaz, à une entreprise d’Etat chinoise en échange d’avantages financiers à court terme. Cela ne semble gêner ni la N-VA (drôles de nationalistes !), ni le bourgmestre SP.A de Louvain (drôle de socialiste !), qui répondent par des sarcasmes à l’avertissement fondé de la Sureté de l’Etat.





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