éDITORIAL


LA SAGA DES MOIS D’été :

Rétropédalage et naïveté


Au moment où nous écrivons ces lignes, la Wallonie est touchée par un nouveau séisme social. Le groupe américain de construction d’engins de génie civil Caterpillar met la clé sous le paillasson et laisse sur le carreau plus de cinq mille emplois directs et indirects, tout cela dans la région de Charleroi qui est déjà en difficulté depuis la perte de ses secteurs liés à l'acier et au charbon. Une fois de plus, c'est le secteur industriel qui est touché : progressivement l'Europe se désindustrialise au profit des pays d'Asie et il ne sert à rien de crier au scandale quand cela se produit et de fermer les yeux le reste du temps! L'Europe comme les états nationaux ne mènent pas une politique industrielle et ils en paient le prix fort. Nos politiques se précipitent maintenant au chevet du malade à l'article de la mort, mais leur empathie sera vite oubliée dans quelques mois.


Et nous voilà au coeur du problème : à la place de se préoccuper des vrais enjeux économiques et industriels, le monde politique se fourvoie dans des déclarations souvent grotesques et farfelues. Ainsi, lors des mois d'été, certains ont plaidé pour la refédéralisation de certaines compétences et ont déploré l'absence de plus-value de la sixième réforme de l'état dont l'encre est à peine sèche. Or, nous l'avons déjà écrit et démontré : cette sixième réforme de l'Etat fait partie du mécano institutionnel et n'apporte guère de plus-value pour l’état, les services publics et les citoyens ;  au contraire, elle brouille les enjeux, rend la gestion des compétences transférées plus complexe et requiert de nouveaux moyens financiers pour sa mise en oeuvre. Aucun Francophone, lors des élections  de 2010, n'a réclamé ce nouveau montage institutionnel et ce n’était d’ailleurs inscrit dans aucun programme ; bien peu de citoyens pourraient indiquer quelle est la portée effective de cette sixième réforme de l'état. Et pourtant, elle a bel et bien été faite et le complexe politico-partisan, payé par le contribuable, a investi un temps et des moyens considérables pour aboutir dans ce travail de tuyauterie.


Cela n’a pas empêché Alexander DE CROO de s’interroger sur la refédéralisation du commerce extérieur, alors que c’est le même DE CROO qui a fait sauter le gouvernement sur l’affaire de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde, lequel devait être impérativement scindé selon les priorités des partis flamands. Les partis francophones avaient dit non : pas question de scinder sans élargissement de Bruxelles aux six communes à facilités.


(voir suite page 3)


EDITORIAL (suite)


Le résultat, sous la direction de DI RUPO : BHV a été scindé sans compensation et nous avons hérité en prime d’une sixième réforme de l’état qui, en plus, se révèlera négative pour la Wallonie et la Communauté française. C’est la totale ! 


Autre spécialiste du rétropédalage : ECOLO qui lui aussi plaide pour la refédéralisation, alors qu’il a prêté son concours à la sixième réforme pour « sauver le pays » ! On se passerait bien de ses opérations de sauvetage qui s’apparentent plus au percement de nouvelles voies d’eau.


Cela dit, ces propos d’été ne sont pas très sérieux et permettent essentiellement d’occuper le terrain médiatique car il n’y aura pas de refédéralisation. Et en supposant qu’elle puisse avoir lieu, le résultat en serait surprenant, puisque l’accord de gouvernement DI RUPO était basé sur la scission de BHV et la sixième réforme de l’état, mais que le rétropédalage ne concernerait que la seule sixième réforme et non BHV ! Le rétropédalage ne porte donc pas sur le pédalier, mais sur une seule pédale.


Dans un autre ordre d’idées, les caciques régionalistes du PS, de la FGTB et du MR ont profité de la période d’accalmie pour afficher leur nationalisme wallon. La Wallonie doit être compétente pour l’éducation et la culture et ne plus dépendre de cette horrible Communauté française qui lui impose un corset inadapté. Vive les diplômes wallons, vive la culture wallonne et adieu à la Communauté française et à Bruxelles. Sont-ils devenus fous et croient-ils que le largage de Bruxelles et de la Communauté française résoudra les problèmes wallons ? Croient-ils réellement que le repli sur une région de 3.600.000 habitants et qui pèse moins de 23% du PIB leur permettra de faire le grand bond en avant ? Au contraire, l’abandon de la Communauté française, qui crée le lien avec Bruxelles, les fragilisera et fragilisera la Région bruxelloise et son appartenance à la francophonie. Le nord du pays, lui qui lorgne sur Bruxelles, ne peut que se réjouir d’un pareil engagement politique qui lui permettra de faire main basse sur la capitale, tant honnie mais combien désirée, sans coup férir. Le mouvement et les partis flamands peuvent donc se réjouir, car, grâce aux régionalistes wallons, ils pourront flamandiser Bruxelles à leur aise et faire la loi à l’Etat fédéral où les Wallons seuls n’occuperont plus que des strapontins (1).


Tout cela ne fait que renforcer notre réserve par rapport au complexe politico-partisan qui tire sa force des élections mais qui ne respecte pas les engagements pris devant l’électeur.


Dans une démocratie, la décision appartient au peuple ; dans une démocratie représentative, les représentants élus doivent respecter le programme pour lequel ils ont été élus, même si l’on peut accepter que tout le programme ne soit pas réalisé. Mais on ne peut accepter qu’ils prennent des décisions qui soient contraires à leurs engagements, ce qui s’est reproduit en 2014 (jamais de gouvernement avec la N-VA, pas touche à l’âge de la pension, à la TVA sur l’électricité, etc.). Le complexe politico-partisan, tout affairé au maintien de ses rentes, se moque de l’électeur et ne s’en préoccupe qu’en période électorale pour l’oublier aussitôt après.


C’est la raison pour laquelle le citoyen doit être consulté plus régulièrement sur les choix importants proposés. Pourquoi ne devait-on pas le consulter sur les enjeux de la sixième réforme de l’état alors qu’il n’a rien demandé et que cela concerne et son argent et sa vie quotidienne ? Cela aurait contraint les politiques à s’expli­quer sur les choix faits ; cela les contraindrait également à se conformer aux engagements pris lors des élections.


Dans son mémorandum de mai 2014, le GERFA répète une fois de plus qu’il préconise, lui, le référendum, même au niveau fédéral moyennant des garanties de double majorité, et en particulier sur la réforme de l’Etat.

Cela devient de plus en plus indispensable si l’on veut respecter les choix des citoyens et si l’on veut que le complexe politico-partisan ne se substitue de plus en plus au peuple.


Michel LEGRAND

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(1) Le gouvernement MICHEL s’inscrit déjà dans ce scénario, puisque, si le conseil des ministres est bien paritaire, les compétences dévolues aux ministres flamands sont de loin plus importantes et qu’ils coiffent toutes les compétences régaliennes, à l’exception des Affaires étrangères et du Budget. Dans notre communiqué du 21 octobre 2014, nous avons calculé que les ministres francophones géraient 7,10% des fonctionnaires fédéraux contre 92,90% pour les ministres flamands (« d » n°322, NOV 14,  pp.4-5).